Les noms de famille ont du poids. Ils portent une histoire, des attentes, une fierté — et parfois une pression. Un nom peut façonner la manière dont le monde vous perçoit avant même que vous ne preniez la parole, mais au final, sa véritable signification est toujours définie par la personne qui le porte. Dans chaque sport, certaines figures polarisantes attirent l’attention par leur seul nom, et dans le monde des courses sous harnais, Bongiorno est l’un de ceux-là.
Pendant des années, Joe Bongiorno a ressenti à la fois le fardeau et la responsabilité liés à son nom de famille. Après avoir traversé plusieurs épreuves personnelles, il a toutefois trouvé une nouvelle perspective : non pas une quête de validation, ni le besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit, mais plutôt une reconnaissance de la chance de simplement continuer à avancer.
Aujourd’hui, ce nom n’est plus quelque chose auquel il cherche à se mesurer ou à fuir. Il fait simplement partie de lui — un autre chapitre d’une histoire toujours en cours d’écriture, portée par un sens renouvelé du but et une profonde gratitude pour cette nouvelle chance que la vie lui offre. Par John Rallis. Traduction Manon Gravel.

« Quand les gens entendent ce nom de famille, ils pensent déjà connaître toute l’histoire », explique Joe. « Le nom Bongiorno est très polarisant. Ma mère le compare à un éclair, mais moi, j’avais plutôt l’impression d’avoir une cible dans le dos. »
Bien avant d’apprendre à accepter le poids de ce nom, Joe n’était qu’un jeune garçon qui cherchait sa voie, autant dans la vie que dans ce sport. À cette époque — avant que les attentes, les opinions et les perceptions ne le suivent — tout semblait plus simple. À bien des égards, c’étaient les années les plus faciles qu’il ait connues.
« Ma jeunesse a été formidable, remplie de souvenirs marquants, » confie-t-il. « Je ne dirais pas que j’ai vécu dans le luxe, mais nous partions en vacances chaque année, j’habitais une très belle maison, et j’avais le soutien de mes parents et de mon entourage alors que je tentais de percer dans un milieu dont je suis tombé amoureux. Je n’aurais vraiment rien pu demander de plus. »
Les courses sous harnais sont rapidement devenues une passion pour Joe. À seulement 13 ans, il savait déjà qu’il voulait suivre les traces de sa famille et s’investir dans ce sport qui leur avait offert une carrière. Ses parents, Barbara et Robert Bongiorno, ont joué un rôle clé dans le développement de cet amour pour les courses, tout comme des proches tels que George « Buzzy » Sholty et Mark Beckwith, qui lui ont enseigné les bases dès son plus jeune âge.
« Faire trotter son premier cheval, c’est une sensation incomparable, » raconte Joe. « L’adrénaline, et l’idée que cela pourrait un jour devenir mon gagne-pain, c’était quelque chose que je ne pouvais pas ignorer. »
Quelques années plus tard, à 17 ans, ce rêve ne se contentait plus de se rapprocher pour cet élève de Colts Neck (New Jersey) — il devenait réalité.
« Dès ma première année en compétition [2010], j’ai été nommé Conducteur amateur de l’année à l’échelle nationale, » se souvient-il avec fierté. « Je n’ai peut-être eu que 14 drives, mais j’en ai tiré le maximum [en remportant six]. C’était un grand honneur pour moi, surtout que conduire des chevaux, c’est ce que j’ai toujours voulu faire. Dès le départ, j’ai senti que je pouvais avoir un impact immédiat. »
Bongiorno est né dans ce milieu. Sa mère, Barbara, est la fille de Harold « Sonny » Dancer Jr., ce qui fait de Joe le petit-neveu du légendaire entraîneur et conducteur membre du Temple de la renommée, Stanley Dancer. Avec un tel héritage, on pourrait dire que le talent faisait déjà partie de son pedigree.

Ses débuts prometteurs, malgré un nombre limité d’occasions, ont rapidement mené à une charge de travail beaucoup plus importante : passant de 259 drives en 2011 à 1 050 en 2012. Le rythme n’a jamais ralenti, et en 2016, il participait à un impressionnant total de 2 754 courses.
Mais il n’y avait pas que la quantité — il y avait aussi le calibre des hippodromes. À peine quelques années après le début de sa carrière, Bongiorno se retrouvait déjà là où la plupart des conducteurs rêvent d’être : au cœur même des courses sous harnais, le Meadowlands.
« C’était incroyable, » se rappelle Joe. « Je me souviens de l’ancien Meadowlands… il fallait prendre une navette pour se rendre au paddock, et se retrouver dans une camionnette avec des gars comme Tim Tetrick, Brian Sears, Cat Manzi, Ron Pierce, Mike Lachance et John Campbell, c’était complètement irréel. »
« Avoir la chance de conduire avec ces légendes, c’était extraordinaire… et même réussir à gagner une ou deux courses contre des conducteurs de ce calibre, c’était un exploit immense, » ajoute-t-il.
En 2015, Bongiorno a reçu une occasion de renforcer son curriculum vitae sur cette piste emblématique, et elle provenait sans doute de l’écurie la plus puissante du sport : celle de Ron Burke. Un moment qu’il savoure encore aujourd’hui.
« Je me souviens avoir reçu un appel de Ronnie pour conduire un poulain trotteur nommé Make Or Miss. C’était un cheval qui avait beaucoup de difficulté avec son allure à ses débuts et qui avait connu plusieurs bris d’allure. Ronnie m’a demandé de le qualifier au Meadowlands en vue des éliminatoires du Valley Victory. »
« Je me rappelle qu’il m’a dit : “J’ai juste besoin que tu le gardes dans le trot.” Je lui ai répondu : “Ça ne sera pas une tâche facile,” » dit-il en riant.
Bongiorno a finalement conduit le trotteur sans qu’il fasse d’erreur lors de cette qualification, arrêtant le chronomètre à 1:56,2. Malgré les particularités du poulain, le jeune conducteur sentait qu’il y avait quelque chose de plus sous la surface.
« Il était un peu irrégulier dans son allure, mais je voyais qu’il avait énormément de vitesse, » se souvient Joe. « Il était difficile dans les virages, mais en ligne droite, il pouvait vraiment montrer une accélération impressionnante. J’étais convaincu que c’était un cheval capable de faire du bruit s’il restait dans sa « gait ». »
Burke avait d’abord inscrit le membre du Temple de la renommée Yannick Gingras pour conduire le fils de Donato Hanover–Athena Miss lors de l’éliminatoire du Valley Victory huit jours plus tard, mais Gingras s’est désisté pour conduire un autre cheval. Bongiorno, alors âgé de seulement 21 ans, a reçu l’appel — un moment qui avait tout d’une possible percée.
« C’était irréel de le conduire dans l’éliminatoire. J’étais tellement excité d’avoir cette chance, et je savais qu’il suffisait qu’il passe bien les virages pour pouvoir montrer assez de trot en fin de parcours et se qualifier pour la finale, s’il restait à son affaire. »
Et il l’est resté. Make Or Miss a décroché sa place en finale grâce à une solide deuxième position dans son éliminatoire, négligé à 25 contre 1.
« Son allure était bien meilleure dans l’éliminatoire, mais je dirais qu’il n’était pas encore au niveau nécessaire pour être vraiment compétitif en finale. Je me souviens avoir fait quelques suggestions à Ronnie, et à ce stade — compte tenu du déroulement de la saison du poulain — il était ouvert à tout essayer. »
Envoyé à 7 contre 1 de la 6e position dans la finale du Valley Victory, dotée d’une bourse de 489 400 $, Bongiorno et Make Or Miss ont offert une fin de course électrisante, après s’être retrouvé au huitième rang au quart de mille, à 12 longueurs et quart du meneur.
« Je me souviens simplement d’avoir tiré la guide « au large » dans le dernier virage, et il a trotté tout le droit aussi vite qu’un cheval peut le faire. J’ai franchi le fil en même temps que Corey Callahan, qui conduisait Dog Gone Lucky pour Chuck Sylvester, le favori de l’épreuve. Il a fallu un bon moment avant de déterminer le gagnant. »
« Je tournais en rond sur la piste en attendant de savoir si j’avais gagné ou non. J’étais aussi nerveux que possible, » ajoute-t-il en riant.
Après une longue analyse de la photo d’arrivée, les juges ont déclaré une égalité entre les deux poulains de deux ans — offrant ainsi au jeune Bongiorno une part de cette prestigieuse victoire dans le Valley Victory.
Un moment qu’il n’oubliera jamais.

« Tout dans cette course est quelque chose que je vais chérir longtemps. Et le faire pour Ronnie, en plus — quelqu’un qui a joué un rôle clé dans ma carrière et qui m’a donné cette chance à ce moment-là… c’était spécial. »
« J’étais jeune, mais je croyais sincèrement pouvoir performer à un haut niveau, sur les plus grandes scènes, et cette victoire dans le Valley Victory a vraiment confirmé cette conviction. J’étais un jeune homme avec un avenir prometteur devant moi. Je pensais que rien ne pouvait aller de travers. »
Ce sentiment s’est confirmé pour Bongiorno, qui a plus que doublé sa charge de travail en 2016, terminant l’année avec 399 visites au cercle des vainqueurs et plus de 3,8 millions de dollars en gains. L’année suivante, en 2017, il a établi un nouveau sommet en carrière pour une deuxième saison consécutive, franchissant pour la première fois la barre des 4 millions de dollars en bourses.
Il semblait que rien — ni sur le plan personnel ni professionnel — ne pouvait freiner non seulement l’élan de sa carrière, mais aussi son bien-être.
Du moins, c’est ce qu’il croyait.
« Je sortais de la meilleure saison de ma carrière en 2017, et j’étais simplement enthousiaste à l’idée de continuer à progresser et de bâtir sur ce succès. Je travaillais fort, mais j’étais extrêmement heureux. Je pouvais démontrer mon talent et profiter des fruits de mon travail avec ma famille. Mais une partie de cette joie s’est brusquement arrêtée. »
« En 2018, mon père a déclaré faillite, et malheureusement son dossier est devenu public. Ça a été une période très stressante pour notre famille. »
« Comme je l’ai mentionné, ma sœur Jenn et moi avons eu une très belle enfance. Nous avons grandi sans manquer de rien — tout allait bien de ce côté-là. Passer de ça à voir soudainement ton père pratiquement ruiné… c’était beaucoup à encaisser. »
Ce n’était pas non plus la première fois que le père de Joe, Robert Bongiorno, se retrouvait sous les projecteurs pour de mauvaises raisons. Homme de chevaux de longue date, il avait déjà purgé une suspension de deux ans et demi comme entraîneur et avait longtemps été entouré de controverse — une réalité à laquelle Joe devait de plus en plus faire face à mesure que sa propre carrière prenait de l’ampleur.
« C’était beaucoup à gérer, » admet Joe. « Mon père n’avait pas la meilleure réputation dans l’industrie, et en conséquence, ma sœur et moi — dès que nous avons commencé à travailler et à nous impliquer dans les courses — en avons subi les contrecoups. »
« Les gens avaient déjà des idées préconçues à propos de mon père à cause de ses années comme entraîneur. Quand la faillite est devenue publique, j’ai dû faire face à beaucoup de réactions négatives. C’étaient des choses qui ne me concernaient pas directement, mais j’en subissais quand même les effets. »
Un moment en particulier lui revient encore très clairement en mémoire.
« Je me souviens être au Hoosier Park pour les éliminatoires de la Breeders Crown en 2017. Je marchais dans les estrades quand un homme m’a attrapé par le col en me disant : “Dis à ton père de me payer, sinon je vais m’en prendre à toi.” »

« Ça a été un énorme choc pour moi, parce que ça n’avait rien à voir avec moi, mais tout à coup, c’était devenu mon problème. »
La situation a dégénéré une semaine plus tard.
« Quand je suis retourné à Hoosier pour les finales, ma mère avait pris l’avion avec moi. Elle savait ce qui s’était passé la semaine précédente, et la sécurité aussi. Tout s’est bien déroulé pendant le programme, et à un moment donné, je me suis rendu au bar pour voir quelques amis. »
« Quelques instants plus tard, j’étais pris dans une véritable clé d’étranglement. Le même individu m’avait attrapé par derrière et m’avait soulevé du sol. Je devenais bleu. Heureusement, quelques amis ont réussi à le faire lâcher prise et à calmer la situation. »
Pour Bongiorno, cet incident a marqué le début d’une période prolongée d’hostilité et de négativité autour de lui. Certaines situations, reconnaît-il, étaient en partie crées par lui, mais d’autres ne l’étaient pas.
Ce qui aurait dû être les années les plus prometteuses de sa jeune carrière s’est soudainement accompagné de distractions et de pressions bien au-delà de la piste. Jongler entre l’ascension de sa carrière et les turbulences hors-piste est devenu un fardeau de plus en plus lourd.
Avec le temps, cela n’avait plus l’air de simples critiques.
C’était devenu personnel.
« J’ai toujours eu un peu une carapace, une façon de me protéger, » confie Joe. « J’ai grandi dans un environnement où il y avait beaucoup de cris et de disputes, et malheureusement, j’en suis venu à croire que ce genre d’animosité et de ressentiment était normal. »
« Écoute, je serai le premier à admettre que mon tempérament m’a déjà joué des tours. Il y a eu plusieurs situations où ça a brisé des relations que j’avais, et certaines sont probablement irrécupérables. »
« Je ne dis pas que tout mon comportement a été justifié, loin de là. Mais quand tu dois faire face à la haine constante que ma sœur et moi avons subie de la part de certaines personnes, il n’existe pas de guide pour savoir comment réagir. »
Malgré des moments marquants au début de sa carrière — dans un milieu qui le passionnait profondément — Bongiorno affirme avoir commencé à ressentir ce qu’il considérait comme un traitement injuste dès 2014.
« Je faisais une entrevue au paddock, comme tous les participants au Meadowlands quand on leur demande. On m’a questionné sur mes chances ce soir-là avec Code Word et Shoobees Place — deux chevaux qui se préparaient à participer à la série Levy [aujourd’hui appelée la Borgata] la semaine suivante. J’ai dit que, ce soir-là, ils seraient probablement coursés de manière plus conservatrice. Peu après, j’ai reçu un appel des juges me disant que j’étais retiré du sulky des deux chevaux ce soir-là. C’était n’importe quoi. »
Joe affirme que cette situation l’a marqué.
« Le nombre de fois où j’entends des conducteurs et des entraîneurs dire des choses similaires dans des entrevues [surtout aujourd’hui], et que ça passe sans problème… je ne sais pas, j’avais l’impression qu’il y avait un double standard. Mais parce que c’était moi, et que j’étais jeune, j’avais l’impression d’être une cible. »
Et dans son esprit, cette cible ne concernait pas seulement
son attitude.
Elle concernait aussi le nom qu’il portait.
Pour Bongiorno, des moments comme celui-là ont marqué le début d’un récit contre lequel il allait se battre pendant des années. À partir de ce point, même les situations les plus banales prenaient souvent l’allure d’attaques — des rappels constants que sa réputation, avec raison ou non, était en permanence sous surveillance.
Même lorsqu’il accomplissait quelque chose d’extraordinaire sur la piste, il semblait toujours y avoir un événement prêt à le ramener brusquement sur terre.
« L’un des plus grands moments de ma carrière a été de remporter le Little Brown Jug, en 2020, avec Captain Barbossa pour Tony Alagna. Quand on pense au nombre de grands conducteurs qui n’ont jamais gagné cette course, le fait d’y parvenir, pour moi, c’était incroyable — et c’est quelque chose à quoi je pense encore aujourd’hui. »

« C’était une année spéciale, non seulement à cause de cette victoire, mais aussi parce que j’avais une moyenne UDRS de ,291 [un sommet en carrière à ce moment-là] et près de 4,5 millions de dollars en gains. J’ai connu une saison exceptionnelle, et je pensais être assuré de remporter le prix de l’Étoile Montante. »
Les statistiques de Bongiorno justifiaient pleinement cet honneur, mais comme la saison s’est déroulée en pleine pandémie de COVID-19, le prix Rising Star a été l’un de ceux qui ont été annulés cette année-là — une décision que Bongiorno considère encore comme une injustice.
« Je suis convaincu qu’ils ont retiré ce prix cette année-là parce que j’allais le gagner, » lance Joe sans détour. « Sérieusement, l’année où je suis censé recevoir cet honneur, c’est justement celui qu’on élimine? »
Ajoutant à ce nuage négatif qui semblait le suivre, les années suivantes n’ont pas été plus faciles.
En 2021, il a été suspendu 20 jours et condamné à une amende de 5 000 $ après avoir été impliqué — et jugé responsable — d’une chute impliquant trois chevaux. En 2022, il a traversé un divorce avec son ex-épouse, puis en 2023, Bongiorno et sa fiancée, Nicole DiCostanzo, ont été suspendus et privés d’inscriptions dans l’attente d’une enquête liée à une course jugée « suspecte » au Meadowlands. Ils ont finalement été blanchis de toute faute.
Année après année, l’adversité semblait le poursuivre, peu importe la situation.
Pour Bongiorno, les courses n’étaient plus un refuge — elles étaient devenues une ligne d’arrivée.
« Il n’y a qu’un nombre limité d’épreuves qu’un être humain peut encaisser avant de craquer, et à ce moment-là, j’étais brisé, » confie Joe. « Il y a une limite à tout ce que tu peux supporter — ou lire — avant que ça devienne trop lourd. Tout ce que ça fait, c’est accumuler du stress et du ressentiment. »
Et ce ressentiment, il le portait avec lui chaque jour, particulièrement en lien avec le poids des circonstances entourant sa famille. Compte tenu de l’ampleur des controverses associées à son père au fil des années, cela influençait inévitablement sa perception des choses à la maison — même si, au fond, ça restait son père.
« Écoute, on a eu beaucoup de problèmes à l’interne [dans la famille], » dit Joe avec franchise. « Il y a eu des périodes où ma sœur ne parlait même plus à mon père, et il y avait, sans aucun doute, beaucoup de ressentiment envers lui. »
Malgré le fait qu’il ait souvent affirmé que lui et sa sœur avaient grandi sans manquer de rien, la réalité en coulisses était bien plus complexe.
« Oui, j’ai eu tout ce dont j’avais besoin en grandissant, mais je dirais qu’il y avait beaucoup d’enfants plus privilégiés que ma sœur et moi — d’une autre façon, » explique-t-il. « Quand les choses allaient mal dans ma famille, elles allaient vraiment mal. »
Et lorsque tout dérapait, le poids émotionnel était bien plus lourd que ce que la plupart des gens pouvaient imaginer. En réalité, la seule personne qui comprenait pleinement cette charge était sa sœur, Jenn.
« On était extrêmement proches en grandissant, et on s’est serré les coudes dans la plupart des moments difficiles, » raconte Joe. « Quand elle travaillait au Meadowlands, elle faisait face à beaucoup de critiques et à des commentaires dégradants, même carrément dégoûtants. »

« Ma sœur est l’une des personnes les plus intelligentes que je connaisse quand il s’agit de gérer une entreprise… Elle a un excellent sens des affaires, et elle l’a démontré lorsqu’elle entraînait. Elle est extrêmement talentueuse et sait s’entourer de gens compétents. C’est pour ça qu’elle a eu du succès. Alors quand elle a été écartée du Meadowlands et constamment attaquée pour son rôle d’entraîneuse, ça m’a profondément affecté. »
Bien que frère et sœur aient partagé cette vague constante de critiques, ils ont eux aussi traversé une période de distance.
« Comme dans toute relation familiale, il arrive que ça se complique, et c’est ce qui s’est produit entre nous, » admet Joe. « Je travaillais pour elle, mais ça ne fonctionnait plus vraiment. Ça a affecté notre relation pendant un certain temps. Peu après, elle a décidé de se retirer, et j’ai pris la relève. »
Mais le moment choisi pour assumer cette nouvelle responsabilité ne pouvait pas être pire pour Joe. Il n’était pas prêt à gérer les exigences d’une grande écurie tout en essayant de réparer quelque chose qu’il ne pouvait pas régler seul : son bien-être mental. Joe n’avait pas besoin de responsabilités supplémentaires. Il avait besoin de paix.
« Avec tout le stress, toute la colère et le poids que j’avais à porter, je n’étais pas prêt à hériter d’une grosse écurie. Ma sœur a eu le temps de bâtir son opération, en partant d’une dizaine de chevaux pour atteindre environ 70. »
« Moi, par contre… je n’étais tout simplement pas prêt à ce moment-là… C’était comme avoir une corde au cou. »
Malgré ses difficultés personnelles, ses deux premières saisons comme entraîneur ont donné des résultats remarquables sur papier. En 2024 et 2025, il a accumulé respectivement 3,2 et 4,6 millions de dollars en gains, avec une moyenne UTRS de ,332 sur ces deux saisons. Mais les statistiques ne pouvaient en aucun cas refléter le poids qu’il portait intérieurement.
« J’étais paralysé par l’anxiété, et j’avais atteint le point le plus bas de ma vie, » confie-t-il, la voix chargée d’émotion. « Du fond du cœur, ce que j’ai traversé au cours de la dernière année environ, je ne le souhaiterais même pas à mon pire ennemi. »
Les courses — cette passion qui lui avait donné tant de joie et de sens pendant des années — étaient devenues une source de souffrance. L’excitation qu’il ressentait autrefois derrière la barrière mobile avait disparu.
Et pourtant, la vie continuait d’avancer. Au cœur de cette tourmente émotionnelle, Joe et sa fiancée se préparaient à vivre ce qui aurait dû être l’un des moments les plus heureux de leur vie : accueillir un enfant. Mais même cet instant, censé être rempli de joie, était assombri par le stress incessant qu’il portait — une nouvelle responsabilité qui menaçait de l’écraser d’une manière que même l’hippodrome n’avait jamais réussi à faire.
« Mon fils Parker est né en septembre 2024, et même si ça devait être le plus beau moment de ma vie, ça m’a anéanti. C’était encore plus de pression… devoir conduire, entraîner, et maintenant être présent pour mon fils dans une expérience complètement nouvelle. Tout est arrivé en même temps, et la naissance de mon fils a été le point où j’ai complètement craqué. »

Le poids écrasant de devenir père n’a fait qu’amplifier l’anxiété avec laquelle il se battait déjà.
« J’étais complètement dépassé et anxieux à l’idée d’être père. Je me souviens de rester éveillé la nuit dès que Parker faisait un bruit — ou même quand il n’en faisait pas. Je me demandais sans cesse : “Est-ce qu’il respire? Pourquoi est-ce qu’il tousse?” »
« Il vomissait et je paniquais complètement. Mon stress et ma paranoïa étaient à leur maximum. Je n’étais même pas capable de profiter du plus beau cadeau de la vie comme je l’aurais voulu. »
Vers la fin de 2024, Joe cherchait désespérément une échappatoire, surtout lorsqu’il s’agissait de conduire. Mais ses proches lui rappelaient qu’avec une famille venaient désormais de plus grandes responsabilités. En tant que pilier du foyer, il ressentait tout le poids de devoir subvenir aux besoins des siens et maintenir l’équilibre.
Encore une fois, la pression a monté. Et encore une fois, il a explosé.
« Je courais à la piste de Yonkers en novembre [2024] et je n’avais pas une bonne soirée. J’étais tellement frustré que j’ai frappé sur un casier de toutes mes forces… et je me suis cassé la main. »
« J’ai dû arrêter à cause de ça, et honnêtement, je n’ai jamais été aussi soulagé sur le moment, » avoue-t-il. « Je cherchais une raison de ne pas conduire… et je l’ai trouvée. »
Mais cette échappatoire n’allait pas régler le fond du problème. Et elle n’était que temporaire.
Au fil des jours et des semaines, sa main a guéri… mais son esprit, lui, continuait de lutter contre quelque chose de bien plus profond.
« Au début de 2025, ça s’est vraiment détérioré. Il y avait des jours où je n’étais même pas capable de me lever ni d’aller à l’écurie. À vrai dire, j’ai à peine conduit des chevaux cette année-là. »
« Je ne sortais même plus de la pièce. J’avais un jeune enfant à la maison, et je n’étais pas là pour lui parce que j’étais… inutile. »
L’isolement est devenu étouffant.
« Je restais simplement allongé dans une pièce sombre. C’est tout ce que je faisais. Si Nicole ou sa famille essayaient de m’aider, je me mettais à pleurer et je leur demandais de me laisser tranquille. J’essayais de repousser tout le monde. Et je me rendais compte que c’est exactement ce que je faisais. »
Sa famille a tout tenté pour l’aider.

« Mes parents essayaient de me faire sortir du lit et d’être fermes avec moi, mais quand tu es dans cet état, la dernière chose que tu veux entendre, c’est quelqu’un qui te dit simplement de te lever, » explique-t-il. « Je me souviens avoir crié à tout le monde de me laisser tranquille. “Je dois juste trouver une façon de me tuer. Je ne veux plus être ici.” »
Pour ceux qui l’aimaient le plus, entendre ces mots était dévastateur.
« Ils en sont venus à un point où ils ne savaient plus quoi faire. Ils voulaient simplement que j’obtienne de l’aide. »
Ce point de rupture est finalement devenu le moment où tout a commencé à changer. Avec l’encouragement de ses proches, Joe a entrepris une démarche auprès d’un professionnel et s’est engagé dans une thérapie intensive. Un parcours exigeant s’est amorcé — de nombreuses séances, des conversations difficiles et un ajustement complexe de la médication afin de trouver le bon équilibre. Les progrès ont été lents, mais pour la première fois depuis longtemps, il entrevoyait la possibilité que les choses puissent s’améliorer.
Avec le temps, Joe a commencé à retrouver des fragments de lui-même. L’anxiété paralysante qui le dominait s’est peu à peu atténuée. Le bruit constant dans sa tête s’est apaisé. La thérapie lui a donné des outils pour comprendre et gérer la colère et le ressentiment qu’il portait depuis si longtemps, tandis que la bonne combinaison de médicaments a aidé à stabiliser un esprit en surchauffe depuis des années.
Mais surtout, il a recommencé à se rapprocher de ceux qui n’ont jamais cessé de se battre pour lui.
« Je suis vraiment dans une bonne place en ce moment, » dit Joe avec un sourire. « J’ai une fiancée extraordinaire, et j’ai un fils incroyable que j’ai hâte de voir grandir. »
« Écoute, on a eu notre lot d’épreuves comme famille, mais on reste une famille — et je les aime, et c’est réciproque. »
Au milieu de ces épreuves, peu de personnes sont plus fières de voir Joe s’en sortir que sa sœur bien-aimée, Jenn. Même durant la période où ils ne se parlaient plus, le lien entre frère et sœur n’a jamais réellement disparu. Pour Jenn, l’admiration qu’elle ressent pour son jeune frère n’a fait que grandir avec le temps.
« Joe peut être extrêmement fier de tout ce qu’il a accompli, » affirme Jenn. « Il a un tempérament fougueux qui l’a parfois entraîné dans des conflits, mais il démontre cette même intensité et cette même attention envers les gens qu’il aime. On le voit tous les jours dans sa façon d’être comme père. »
Pour Jenn, la plus grande réussite de Joe ne s’est pas produite sur une piste de course.
« Malgré tout ce qu’il a accompli dans les courses, ce qui me rend le plus fière, c’est sa capacité à parler ouvertement des difficultés mentales qu’il a traversées et des défis auxquels il a fait face, » explique-t-elle. « Combien de personnes aujourd’hui vivent avec des enjeux de santé mentale? Je pense qu’on y a tous été confrontés d’une façon ou d’une autre — certains plus que d’autres, bien sûr. »
« Il n’y a aucune honte à ça. Il est important de grandir, de mûrir et d’être capable d’en parler… Et je sais que rien de ce que Joe a vécu n’a été facile. »
Quant au nom de famille, Jenn le porte avec fierté, peu importe les perceptions qui peuvent l’accompagner.
« Honnêtement, j’adore mon nom de famille, » dit-elle en riant. « Même si je me mariais, je le garderais probablement en double nom. »
« Notre nom dans ce milieu est parfois associé à du négatif — c’est la réalité. Mais ça reste le nôtre. »
Aujourd’hui, Joe Bongiorno porte quelque chose de bien plus grand que le poids d’un nom : il porte une nouvelle perspective. Les épreuves qui ont marqué ses jours les plus sombres ont laissé place à une appréciation renouvelée de la vie, de la famille et du simple fait d’avancer. Avec sa fiancée à ses côtés et son fils qui grandit sous ses yeux, Joe a enfin trouvé ce qu’il cherchait depuis longtemps : la paix.
« Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de vraiment vivre — et non plus simplement de survivre. »

Cet article a été publié dans le numéro d'avril de TROT Magazine. Abonnez-vous à TROT aujourd'hui en cliquant sur la bannière ci-dessous.
