Sixième au tableau des meilleurs conducteurs canadien de tous les temps au chapitre des gains en bourses, avec 136,9 millions de dollars, Luc Ouellette avait remporté quatre des cinq derniers championnats des conducteurs à la Mecque des courses — The Meadowlands — lorsqu’à la fin de 2003, à l’âge de 38 ans, il a tout simplement quitté les États-Unis pour s’installer sur le circuit de WEG. Puis, après une décennie de succès en Ontario — notamment couronnée par un prix O’Brien à titre de meilleur conducteur au Canada —, il s’est pratiquement réveillé un matin en décidant qu’il était temps de ralentir et de mettre progressivement un terme à sa carrière de conducteur, alors qu’il était encore relativement jeune. Plusieurs se sont demandé pourquoi. Plusieurs se le demandent encore. La réponse est simple : dans les deux cas, Luc a choisi le bonheur. Par Dan Fisher. Traduction Manon Gravel.

« Je n’avais que 15 ans lorsque j’ai quitté l’école secondaire et que je suis parti pour New York afin de travailler comme palefrenier pour mon oncle, Mike Lachance », raconte Luc Ouellette, assis sur la véranda arrière de sa maison aux côtés d’Anita, son épouse bien-aimée depuis 24 ans. « J’ai quitté l’école pour travailler pour Mike. J’avais toujours voulu devenir conducteur et, lorsqu’il est parti pour les États-Unis pour la première fois, je suis parti avec lui.
« La famille Lachance est une grande famille — beaucoup de frères et de sœurs dans le milieu », poursuit Luc. « La dynamique familiale était… disons qu’elle était parfois un peu folle. Vous savez, avec tout ce monde-là dans le même milieu! Mais chez ma mère — mes parents n’étaient pas dans les courses — et chez ma grand-mère, c’étaient un peu des terrains neutres où tous les Lachance se retrouvaient (rires). Alors, toutes les fêtes avaient toujours lieu chez ma mère ou chez ma grand-mère.
« J’étais donc constamment entouré de tous ces excellents hommes à chevaux. Michel, Pierre, Gilles, André… c’étaient tous de grands hommes à chevaux, et j’ai tout appris d’eux — les frères de ma mère.
« Mike planifiait son départ aux États-Unis et, dès que tous ses papiers ont été en règle, il a quitté — en janvier. J’étais retourné à l’école l’automne précédent, mais je me disais : “Il sacre son camp aux États-Unis — comment est-ce que je peux faire pour partir avec lui?” (rires). Alors, d’une façon ou d’une autre, j’ai réussi à me faire mettre dehors de l’école secondaire… On m’a demandé de revenir l’année suivante », raconte Ouellette en riant au souvenir de cette époque.
« Ma mère était parfaitement d’accord — elle adorait le fait que je sois devenu conducteur. Elle avait toujours été très proche de ses frères, et eux aussi avaient quitté la maison très jeune pour travailler avec les chevaux. Je partais avec son frère Michel — je suivais leurs traces — et elle ne pouvait pas être plus heureuse.
« Quand ma mère était jeune, elle et sa sœur étaient dans l’écurie et sa sœur s’est blessée. À partir de ce moment-là, les filles n’ont plus eu le droit d’approcher les chevaux. Les filles ne pouvaient pas aller près des chevaux, mais tous les garçons, eux, le pouvaient. Ma mère était passionnée par ce que faisaient ses frères — elle était une très grande partisane des courses — alors, lorsque je lui ai dit que je voulais quitter l’école pour travailler avec les chevaux, elle m’a répondu : “Chut. Ne dis rien… Je vais m’occuper de ton père. Je vais m’arranger avec lui. Ne t’inquiète pas.”
« Parce que lui, il n’était pas d’accord. Pour lui, quitter l’école, ce n’était pas acceptable. Mais je l’ai fait.

« Je suis tout de même retourné chercher mon GED [diplôme d’équivalence d’études secondaires] vers l’âge de 23 ans, alors que j’étais conducteur pigiste à Yonkers. On ne sait jamais quand on peut en avoir besoin, n’est-ce pas? (rires). Ça me semblait simplement bizarre de ne pas l’avoir alors que tout le monde l’avait, et j’ai encore ce bout de papier quelque part! » ajoute-t-il avec un sourire.
« J’ai été palefrenier pour Mike pendant deux ou trois ans, mais il est devenu très occupé, alors les deux ou trois palefreniers qui travaillaient pour lui faisaient absolument tout. On entraînait, on soignait les chevaux, on les transportait… on faisait tout. Ça a été une expérience extraordinaire.
« Quelques mois avant mes 18 ans, j’ai dit à Mike qu’après mon anniversaire, j’allais monter à Monticello et me lancer à mon compte. Il trouvait que c’était une bonne idée et, pour m’aider à démarrer, il m’a donné un sulky de course et un coffre.
« À l’époque, à New York, lorsqu’on obtenait sa licence pour la première fois, on ne pouvait mener que sur les pistes de catégorie B — c’est pour cette raison que je me suis installé à Monticello. J’y suis resté quelques années, puis je suis retourné à New York.
« J’ai obtenu quelques « drives » comme conducteur pigiste là-bas, j’ai remporté leur prix de l’étoile montante et tout ça, mais il n’y avait pas moyen de gagner sa vie. Après deux ans là-bas, je crevais littéralement de faim. J’avais remporté quelques courses, mais mes chevaux n’étaient pas vraiment assez bons pour aller à Yonkers. J’avais environ 15 chevaux à ce moment-là et j’ai simplement donné la plupart à des gens que j’aimais bien. J’ai amené trois ou quatre de mes meilleurs chevaux à New York et, petit à petit, j’ai fini par m’y établir.
« Après environ deux ans là-bas, les choses allaient plutôt bien, mais j’ai ensuite été impliqué dans un accident à Yonkers et je me suis cassé les deux jambes. J’avais environ six chevaux à ce moment-là, mais j’avais aussi deux jambes cassées. Encore une fois, j’ai simplement donné quelques-uns des moins bons et vendu les meilleurs — pour pouvoir vivre.
« Lorsque je suis revenu après l’accident, à ma toute première soirée de retour, je n’avais qu’une seule monture, pour un homme du nom de John Paton. J’avais la huitième position [à Yonkers] et, dès le départ, je l’ai envoyé directement en avant. Il a payé 128 $ gagnant et, boum, les drives ont commencé à rentrer après ça. Mon accident était survenu juste là, dans le dernier tournant à Yonkers. Tout le monde m’avait vu me blesser sérieusement et je pense qu’après cette première course à mon retour, ils ont tous compris que je voulais vraiment mener », estime Ouellette.
Comme Luc le raconte, les montures ont effectivement commencé à affluer, notamment de la part de bons entraîneurs comme Linda Toscano et plusieurs autres. En 1989, à l’âge de 24 ans, Ouellette a franchi pour la première fois de sa jeune carrière le cap des 100 victoires, avec 151, ainsi que celui du million de dollars en bourses.
En 1995, ces exploits réalisés six ans plus tôt semblaient presque modestes. Il a terminé l’année avec un incroyable total de 726 victoires, une moyenne UDRS de 0,415 et des gains de 5 011 003 $. Le fait saillant de cette saison a été une victoire dans la Breeders Crown — la première de ses dix — derrière Panifesto dans l’Open Trot, disputé cette année-là au Delaware County Fairgrounds, en Ohio.
Une étoile était née.

Les grandes victoires ont ensuite commencé à s’accumuler. En 1998, ses triomphes marquants ont notamment été remportés dans le Metro Pace et le Woodrow Wilson avec Grinfromeartoear, le Meadowlands Pace avec Day In A Life, les Hambo Oaks avec Fern, ainsi que deux épreuves de la Breeders Crown avec Musical Victory (pouliches trotteuses de 2 ans) et Red Bow Tie (Open Pace).

Après avoir remporté une deuxième Breeders Crown pour consécutive avec l’ambleur Red Bow Tie en 1999, Luc a franchi pour la première fois la barre des 10 millions de dollars en bourses annuelles. Cette année-là, il a également remporté son premier championnat des conducteurs à The Meadowlands. Ses 243 victoires sur l’ovale d’East Rutherford, au New Jersey, représentaient exactement 46 gains de plus que les 197 obtenus cette année-là tant par le grand John Campbell et par l’oncle de Luc, Mike Lachance, membre du Temple de la renommée.
En 2000, Luc a remporté un autre championnat des conducteurs au Big M devant Campbell, mais ce n’était pas, loin de là, le fait saillant de l’an 2000 pour Ouellette.
« Je suis originaire d’Allemagne, et Luc et moi nous sommes rencontrés à New York — le jour de la fête des Mères, en fait — en 2000 », raconte Anita Ouellette avec un sourire.
« Je suis venue d’Allemagne à New York comme nounou — une fille « au pair » (échange de services) — pour Adam Victor [de l’écurie Adam Victor and Sons]. Ils pensaient que nous formerions un beau couple, alors ils nous ont arrangé une rencontre. Je me suis dit : “Oh mon Dieu, je n’ai pas besoin qu’on me présente quelqu’un!” (rires), mais ils adoraient Luc. Je pense qu’ils se disaient peut-être aussi que s’ils lui présentaient une gentille fille, il mènerait davantage de leurs chevaux », ajoute-t-elle avec un grand sourire et un éclat de rire.

« J’ai étudié dans une école de théâtre à New York et, à l’époque, je faisais un peu de jeu et différentes choses… Mais j’ai grandi à la campagne, en Allemagne, et lorsque j’ai rencontré Luc… je pensais déjà depuis un certain temps que fonder une famille allait devenir ma priorité. Même si j’adorais jouer et que j’aimais le rythme effréné de New York — j’y vivais depuis dix ans avant notre rencontre —, j’avais compris qu’une carrière comme celle-là aurait un prix très élevé. Je n’avais pas vraiment grandi dans le milieu du théâtre et je savais qu’il faudrait consacrer énormément de ma vie et de mon temps pour accomplir de grandes choses… J’ai simplement compris que ce n’était pas le genre de sacrifice que j’étais prête à faire.
« En Allemagne, j’avais très peu côtoyé les chevaux — je montais seulement à l’occasion. Je les aimais, mais je n’avais jamais vraiment eu l’occasion de vivre auprès d’eux », explique Anita.
Après avoir perdu le championnat de 2001 aux mains de Campbell par seulement deux victoires, Ouellette a raté de peu un troisième titre consécutif à The Meadowlands. Mais après le mariage de Luc et Anita en 2002, Luc allait remporter ses troisièmes et quatrièmes championnats des conducteurs au Big M, en 2002 et 2003.
Ils ont accueilli leur premier enfant — Luc Martin Ouellette — le 3 septembre 2003. Mais moins d’un mois après la naissance de leur fils, ils ont vécu un événement bien réel qui a presque immédiatement changé leur façon d’envisager l’avenir.
« “Lukey” est né le 3 septembre, alors tu as manqué le [Little Brown] Jug cette année-là, n’est-ce pas? » demande Luc à Anita.
« Oui. Je suis restée avec lui, mais ensuite nous t’avons rejoint à Lexington », confirme Anita.

« J’avais connu un excellent meeting [du Grand Circuit] à Lexington, se souvient Luc, mais vers la fin, un soir où nous soupions dans notre chambre d’hôtel, Lukey a commencé à s’étouffer », raconte Ouellette, le visage laissant croire qu’il revit encore la scène.
« Je l’allaitais, raconte Anita, et lorsque je l’ai remis dans sa petite balançoire, il s’est mis à vomir en jet partout, puis il a tout simplement cessé de respirer. »
« Il est devenu bleu… On a paniqué, ajoute Luc. On pensait qu’on allait le perdre. Je le tenais dans mes bras et j’essayais de le faire respirer… il devenait bleu sous mes yeux. »
« J’ai appelé le 9-1-1. On se demandait : “Où êtes-vous? Quelle est l’adresse?” Je n’étais même pas certaine de notre adresse à ce moment-là », raconte Anita, avec encore un trémolo dans la voix près de 23 ans plus tard.
« L’ambulance est arrivée et ils ont pu l’aider », poursuit Luc, le soulagement perceptible dans sa voix.
« Sur le chemin du retour [vers New York], nous en avons parlé et nous nous sommes entendus pour dire que voyager constamment avec des enfants et tout ça… ça peut sembler excitant, mais ça ne l’est pas, explique Luc. Nous revenions de Lexington en voiture le dimanche et j’ai appelé une agence immobilière qui était ouverte à Campbellville. J’ai téléphoné et une dame a répondu. Elle m’a parlé de cette propriété-ci [où le couple vit encore aujourd’hui] et je suis venu la voir le mercredi.
« Avant que Luc monte ici, on nous avait télécopié les détails de plusieurs propriétés, et on riait en regardant celle-ci, raconte Anita. 45 acres; deux étangs. Ha! Comme si nous allions vivre là! À l’époque, nous habitions dans une tour d’habitation juste à l’extérieur de New York.
« Je ne savais ABSOLUMENT RIEN faire dans une maison à l’époque… ZÉ-RO! » s’exclame Luc.

« Alors Luc monte ici, visite la propriété, m’appelle et me dit : “J’ai trouvé une place.” Je lui réponds : “Voyons, tu viens juste d’arriver. Tu viens à peine de descendre de l’avion! Qu’est-ce que tu veux dire, tu as trouvé une place?” » raconte Anita dans un grand éclat de rire.
« Mais quand Luc voit quelque chose, il sait. Il est capable de prendre une décision très rapidement, et il savait que cet endroit était parfait pour nous permettre d’élever une famille. Moi, probablement comme beaucoup de femmes, je pensais qu’il fallait d’abord visiter environ 15 autres propriétés (rires). »
« Nous en avons effectivement visité quelques autres avant d’acheter celle-ci, confie Luc, mais dès le départ, j’étais pas mal convaincu que c’était la bonne.
« Nous voulions élever nos enfants au Canada. Mohawk était à dix minutes et Woodbine à environ 40 minutes. Ma mère venait aussi de recevoir un diagnostic de cancer, raconte Luc, et le temps allait devenir précieux. Comme nous étions au Canada et qu’elle n’avait pas de frontière à traverser, elle venait constamment ici par la suite, et nous allions aussi souvent la voir [au Québec].
« Ma mère a vécu dix ans après ça. Le médecin lui avait donné dix ans. J’aurais aimé qu’il lui en donne davantage, parce qu’elle les a tous pris, ces dix ans », dit-il avec un sourire.
Après avoir principalement mené à The Meadowlands et à Dover Downs en novembre 2003, Ouellette avait cinq chevaux à conduire à l’hippodrome Woodbine, à Etobicoke, le jeudi 4 décembre. Il a remporté la neuvième course de la soirée avec Shoal Lake pour l’entraîneur Gregg McNair.
Mais cela devait tout de même être une décision très difficile, non? Quitter The Meadowlands, où il avait été le numéro un quatre des cinq dernières années, pour devoir faire sa place sur un nouveau circuit?
« Quand on prend des décisions pour sa famille, je ne sais pas si c’était vraiment si difficile que ça, répond Luc très sérieusement. Quand The Meadowlands ferme en août, tous les conducteurs vivent dans leurs valises. Élever une famille comme ça? Pas question. Tu ne peux pas être avec eux. Je ne pouvais pas faire ça. Je ne pouvais pas vivre comme ça.
« The Meadowlands, c’était vraiment bien, mais je savais que ça pouvait être bien ici aussi. Par contre, je n’avais vraiment pas réalisé qu’on déménageait dans un endroit aussi froid », avoue-t-il alors que lui et Anita éclatent de rire. « Il a vraiment fallu qu’on s’habitue! »
« Ça, c’est certain! » renchérit Anita. « Je peux dire sincèrement que je m’y suis habituée, mais j’ai trouvé ça vraiment difficile pendant les premières années. »

De retour au Canada, Ouellette n’a pas tardé à connaître du succès.
« Je ne connaissais pas vraiment beaucoup d’autres conducteurs à cette époque, mais je dois dire que le bureau des courses m’a énormément aidé au début. Scott McKelvie et son équipe m’ont beaucoup aidé lorsqu’il s’agissait de choisir les bons chevaux, les bons clients et tout ça. »
En 2004 et 2005, Luc a remporté deux championnats consécutifs des conducteurs sur le circuit WEG, devenant ainsi le seul conducteur de l’histoire à avoir remporté le championnat à la fois à The Meadowlands et sur le circuit OJC/WEG. La saison 2004 lui a également valu le prix O’Brien à titre de Conducteur de l’année au Canada.
L’année 2005 a aussi vu la famille Ouellette passer à quatre avec la naissance de leur fille Isabelle. La vie au Canada était belle — malgré les hivers froids — et la ferme familiale des Ouellette était un endroit où régnait le bonheur.
La carrière professionnelle de Luc demeurait elle aussi très solide : au cours de ses huit premières saisons complètes au Canada, ses gains annuels n’ont jamais été inférieurs à 3,5 millions de dollars.
Mais éventuellement, quelque chose a changé.
« Je ne me souviens pas des dates exactes, mais quelque temps après le décès de ma mère, je me suis simplement réveillé un matin — ça faisait très, très longtemps que je ne me sentais pas bien — et j’ai dit à Anita que je ne me sentais jamais bien et que ça durait depuis des années. Elle m’a suggéré d’aller voir notre médecin, mais je ne voulais plus consulter ce médecin-là. Je prenais des somnifères, puis d’autres somnifères… J’avais subi quelques commotions cérébrales et je n’arrivais plus à dormir. On m’avait aussi prescrit du Xanax et d’autres médicaments du genre… »
« Ce médecin ne faisait que prescrire, prescrire et encore prescrire », ajoute Anita.
« Vous savez, j’étais un bon ami de Larry Walker à l’époque, et il m’a dit que lui non plus n’arrivait pas à dormir. Il m’a dit : “Reste simplement couché. Qu’est-ce que ça change? Repose-toi et, à 4 h 30, lève-toi.” Alors, c’est ce que j’ai commencé à faire. Je dormais à peine, puis je me levais à 4 h 30 du matin.
« Mais j’étais aussi vraiment déprimé. Ma mère n’était plus là et je ne me sentais pas bien. Ce jour-là, j’ai dit : “Je ne prends plus aucun de ces médicaments et il faut que je trouve un nouveau médecin.” Anita a appelé des amis à nous et nous a trouvé une nouvelle médecin… c’est encore notre médecin aujourd’hui. C’est une femme formidable, et elle n’en revenait pas qu’on m’ait prescrit toutes ces choses.
« J’ai donc arrêté tous ces médicaments… Comme je l’ai dit, ça faisait plus de deux ans que je ne me sentais pas bien. Je me suis assis avec la nouvelle médecin et elle m’a expliqué que la source de tous mes problèmes était les commotions cérébrales. On s’est attaqués à ça, et j’ai simplement arrêté de mener [des chevaux]. Je n’avais tout simplement plus le cœur à ça. J’en gardais un mauvais goût. De toute façon, dans l’état où j’étais à ce moment-là, ça ne servait à rien de mener, et je n’ai jamais vraiment ressenti le désir d’y retourner », confie-t-il avec franchise.
« En fait, cette année, c’est la première fois que l’idée m’a même effleuré un tout petit peu. J’ai qualifié un de mes chevaux et c’était agréable. Le cheval a bien été et j’ai aimé ça. Mais avec notre petit projet — ça a pris un certain temps avant de démarrer —, une fois que les chevaux ont commencé à bien courir et que Colin [Kelly] menait pour nous… je ne m’ennuyais pas de mener quand il était là! Je peux vous le dire, vraiment pas. Scott Young a toujours fait du bon travail lui aussi. Avant ça, Alfie Carroll menait pour nous. À quel point les chevaux allaient-ils bien avec Alfie? » demande Ouellette de façon rhétorique.
Le « projet » auquel Luc fait référence est l’écurie Anita and Luc Ouellette Racing Stable. Établie actuellement au Argyle Training Centre, tout juste au nord de Mohawk Park, l’écurie, composée principalement de chevaux élevés par la famille, a enregistré en moyenne environ 90 départs et 130 000 $ en bourses par année au cours des douze dernières années (2014-2025).
Ces gains augmentent encore lorsqu’on ajoute les bourses remportées par les chevaux aux États-Unis, puisque plusieurs d’entre eux ont également passé certaines périodes à courir pour le cousin de Luc, Pat Lachance, à Yonkers Raceway.
Luc était l’entraîneur officiel de l’écurie à ses débuts, accumulant tout juste sous la barre des 500 000 $ en bourses avec un nombre limité de partants sur quelques années. Mais depuis l’été 2018, Anita Ouellette est l’entraîneuse officielle de l’écurie familiale. Depuis, elle a enregistré 127 victoires en 822 départs seulement, pour une moyenne UTRS en carrière de 0,277 et des gains en bourses qui approchent 1,2 million de dollars.
« Lorsque nous entraînions les chevaux et que mes épaules sont devenues vraiment mauvaises, c’est elle [Anita] qui les entraînait. C’est elle qui a amené: Cracklin Rosie [p,3,1:51.2s; 376 503 $], I Wish You Well [p,3,1:51.3f; 290 954 $], So Frisky [p,1:51.2s; 328 881 $] et Manhattan Night [p,1:51.1s; 296 277 $] jusqu’aux courses. Finalement, je lui ai dit : “Tu sais, ça fait un bout de temps que tu fais ça maintenant, que tu les entraînes et que tu lis parfaitement le chrono; tu devrais tout simplement obtenir ta licence.” »
Non seulement Anita a-t-elle obtenu sa licence d’entraîneuse en 2018, mais elle a aussi commencé à qualifier les chevaux de la famille en 2019 et a obtenu sa licence de conductrice. Puis, suivant en quelque sorte les traces victorieuses de son mari, elle a remporté la première victoire de sa carrière comme conductrice — à son cinquième départ seulement — sous les réflecteurs de Mohawk Park, lors d’une course de la Journée internationale des femmes, le 9 mars 2023.
Contrairement à Luc, toutefois, qui était reconnu comme l’un des meilleurs pour faire durer un cheval en tête jusqu’au fil, Anita a remporté cette victoire marquante en venant de très loin derrière.

« Je lui ai dit : “On est à Mohawk et ces filles-là vont avoir les yeux grands comme des trente sous; elles vont passer vite au demi-mille. Essaie simplement de suivre, mais rends-moi un service… quand tu vas demander à ton cheval de sortir du trou dans le droit, donne-lui tout ce qu’il a, parce qu’à partir de là, dans 15 ou 20 secondes, c’est terminé.” »
« Il y a eu tellement de chance là-dedans, raconte Anita en riant. Il y avait un cheval à côté de moi qui a brisé son allure derrière la barrière et, plutôt que d’avancer et de le contourner, j’ai retenu mon cheval et je suis passée derrière — à cause de mon manque d’expérience. Mais ils se sont livré bataille en avant… c’était le plan, mais pas d’aussi loin derrière! » ajoute-t-elle en riant.
Lorsqu’on lui demande quels sont les grands moments de sa carrière de conducteur, Ouellette répond :
« Il y a tellement de moments et de chevaux qui ressortent. Il y a eu des périodes où les bons chevaux arrivaient les uns après les autres… mais il y a tellement de ces moments-là que je ne peux pas en choisir seulement quelques-uns. Ce qui est drôle, par contre, c’est que parfois, ce dont on se souvient le plus, c’est pour qui on l’a fait… C’est agréable de gagner pour les grandes fermes et les gros clients, mais parfois, quand tu le fais pour le petit propriétaire… simplement gagner une course régulière et aider un gars à faire son paiement hypothécaire sur sa ferme — ça représentait beaucoup pour moi. Et quand je croise encore ces gens-là aujourd’hui, ça me fait plaisir de les voir, sachant que j’ai peut-être pu les aider un peu », affirme Luc avec beaucoup de sincérité.
« Red Bow Tie a été un cheval extraordinaire pour moi et il est enterré ici, sur notre ferme. Après notre déménagement, Monte [Gelrod] nous a appelés un jour pour nous demander si nous voulions le prendre. Malheureusement, nous ne l’avons pas eu assez longtemps — l’EPM l’a emporté —, mais il a vécu ici pendant plusieurs années et nous l’avons tous monté… nous avions une selle et un traîneau pour lui. Il a vraiment apporté beaucoup de bonheur à notre famille pendant sa retraite. »

Les noms des bons chevaux, les victoires dans les courses de stakes, les honneurs et les réalisations de Luc Ouellette pourraient remplir à eux seuls un numéro complet de TROT. Mais même si on ne considère que ceci : plusieurs championnats des conducteurs à The Meadowlands et sur le circuit WEG; 10 Breeders Crown; 8 589 victoires; 136 988 897 $ en bourses — il est presque inconcevable d’imaginer que Luc Ouellette ne soit PAS membre du Temple de la renommée des courses de chevaux du Canada!
« Je vais être franc avec vous, dit Luc avec un sourire, je ne m’en fais pas trop avec ça… Ce serait évidemment un immense honneur, mais je n’ai jamais vraiment accordé beaucoup d’importance aux prix et aux distinctions de toute façon. »
« Au bout du compte, si tu es heureux, ajoute Anita avec un sourire, ça ne change rien à ta vie d’être ou non au Temple de la renommée, même si ce serait évidemment un honneur. »
En parlant de bonheur, une chose devient très évidente lorsqu’on passe un peu de temps avec Luc et Anita Ouellette : ils sont très heureux de l’endroit où ils en sont dans leur vie aujourd’hui.
Qu’on les regarde travailler ensemble avec leur petite écurie à Argyle, jouer avec leurs trois chiens — Rosie, Teddy et Nubbin —, dorloter leurs poulinières et leurs poulains sur leur magnifique ferme, ou simplement profiter de la présence des chats, des poules, des coqs, des hirondelles rustiques et des pigeons avec lesquels ils partagent généreusement leur espace, il ne fait aucun doute que Luc avait raison lorsqu’il a appelé Anita en octobre 2003 pour lui dire qu’il avait trouvé « l’endroit parfait pour eux ».
« Nous voulions élever nos enfants dans une petite maison où nous sommes toujours les uns avec les autres. Ici, c’est “nous”. Sa famille est en Allemagne, la mienne était au Québec… nous avons une petite famille, mais une belle famille. Nos enfants vont vraiment bien — nous sommes amis avec tous leurs amis. Il y a toujours quelque chose qui mijote sur la cuisinière ici… chacun d’eux sait que s’il a faim, il peut venir ici parce qu’il y a toujours quelque chose à manger », raconte Luc avec fierté.

« J’adore cuisiner. Quand j’ai arrêté de mener, tous les jours vers quatre ou cinq heures, j’étais tellement habitué à partir pour les courses… Une chose qui m’a aidé, c’est que vers 15 h 30 ou 16 h, je commençais simplement à aiguiser les couteaux, à sortir les oignons et à cuisiner », raconte Ouellette avec un large sourire.
Leur fils, Luc, qui aura 23 ans en septembre, étudie en génie et en physique à l’Université Carleton et vient tout juste de commencer un stage coopératif à Vancouver auprès d’une importante entreprise de micropuces. Leur fille Isabelle aura 21 ans en septembre et étudie en éducation internationale à l’Université Wilfrid Laurier, en vue de devenir orthophoniste.
Même si Luc et Anita sont en voie de devenir des parents dont les enfants ont quitté le nid, l’ennui n’a aucune place dans leur vie. Avec les chevaux de course, les poulinières, les yearlings, les poulains — sans oublier tous les autres animaux mentionnés précédemment —, il n’y a jamais de temps mort au ranch Ouellette.
Et ils ne voudraient surtout pas qu’il en soit autrement.
« Lorsque nous vivions à New York il y a toutes ces années, c’est exactement de cette vie-là que nous rêvions, raconte Luc. Les courses comme conducteur ne me manquent vraiment pas. Je suis avec les chevaux tout le temps de toute façon. Est-ce que ça me manque de mener un mauvais cheval ou un bon cheval? (rires). Est-ce que mener me manque? Vous voulez dire : est-ce que je recommencerais à conduire maintenant? Non! Je ne veux pas recommencer.
« Il faut simplement regarder en avant — pas en arrière. »

Manhattan Night, Cracklin Rosie, I Wish You Well et So Frisky ont tous été élevés ou Co-élevés par Luc et/ou Anita Ouellette. Aujourd’hui, avec des gains combinés tout juste sous la barre des 1,3 million de dollars, ces quatre chevaux, ainsi que leurs rejetons, vivent tous au même endroit où ils sont nés — le ranch Ouellette.
Luc affirme qu’il ne sera pas encore en train, à 80 ans, d’accoupler les jeunes pouliches qu’ils possèdent actuellement lorsque leur carrière de course sera terminée. Mais Anita rayonne à cette idée et, elle, n’écarte pas cette possibilité.
« Ça dépend de ce qu’on aime faire, explique Anita. Comment veux-tu occuper tes journées lorsque tu seras plus vieux? Nous aimons les chevaux, et il n’y a rien que j’aimerais mieux faire que d’être avec les bébés, d’aider les juments à pouliner, de m’assurer que les poulains tètent et de retourner les voir pour vérifier que tout va bien. »
Et même si, encore aujourd’hui, Luc ne dort peut-être pas parfaitement — et ne dormira probablement jamais parfaitement —, ses propres paroles laissent la porte ouverte à la possibilité qu’il soit là, dans quelques décennies, pour assister à la naissance des poulains de leurs poulains :
« Je dors définitivement mieux aujourd’hui, mais j’ai le sommeil extrêmement léger et, avec toutes les douleurs que j’ai accumulées pendant mes années comme conducteur, je ne peux pas dormir pendant de longues périodes. Par contre, ça devient pratique pendant la saison des poulinages — je peux faire les premiers shifts! »
Le bonheur, c’est…
Cet article a été publié dans le numéro de september de TROT Magazine. Abonnez-vous à TROT aujourd'hui en cliquant sur la bannière ci-dessous.
