Un homme du peuple extraordinaire

Il y a exactement 50 ans (le 2 août 1972), Bill Cass remportait sa première course de Standardbred en tant qu’entraîneur et conducteur, et tout comme ce que l’homme a toujours fait, il y a une belle histoire qui vient avec. 50 ans dans les courses, c’est long - il doit être un homme à chevaux aguerri, n’est-ce pas ? Même pas proche. La plupart des hommes à chevaux, peu importe depuis combien de temps ils sont dans l’industrie, se sont également essayés à faire plein d’autres choses. Bill Cass a fait plus que simplement « essayer » - il semble avoir tout fait, ou du moins s’en approcher. Il a mené une vie complètement différente avant d’attraper la piqure des chevaux à 30 ans, et il semble qu’il n’ait jamais perdu la passion en cours de route. L’homme originaire de l’île du Cap-Breton a touché la vie de nombreuses personnes au cours de son périple et a contribué à améliorer la plupart de ces vies ; il a également enduré plus de chagrin que quiconque ne devrait jamais en avoir. Indépendamment de cela, il a gardé un visage courageux, et au lieu de se vautrer dans cette douleur, il a apporté beaucoup de rires et de joie à plusieurs. Mécanicien, homme d’affaires, entrepreneur, restaurateur, conducteur de chevaux, homme à femmes, gars de party et bon homme à tout faire… Par Dan Fisher // Traduction Manon Gravel

On dit que chaque homme à son histoire – 

Bill Case lui, en a un millier.

 

En 1959, à l’âge de 18 ans, Bill Cass a fait de l’auto-stop de New Waterford, île du Cap-Breton, Nouvelle-Écosse, jusqu’à Toronto, Ontario.

Dans presque toutes les autres parutions du TROT qui commencent de la même manière, on parle un jeune conducteur des Maritimes qui quitte la maison, cherchant à trouver de bons chevaux de course au Québec, en Ontario ou quelque part aux États-Unis. Ce n’était pas le cas de Cass.

« Je voulais être mécanicien », partage Cass. « J’avais fait mon apprentissage et je venais à Toronto pour me former plus et chercher du travail. Je me souviens d’un vieil homme à la maison qui m’a dit un jour que j’étais un garçon intelligent et que c’était là que la chance tournait pour moi. Il a dit « quoi que tu fasses, faut simplement que tu décri**** d’ici ». Alors j’ai décri***.

« Je me souviens qu’un gentil garçon est venu me chercher à Montréal et a conduit toute la nuit pour m’emmener à Toronto le lendemain matin. Il m’a déposé directement à ce qui s’appelait le Maple Leaf Garden, mais c’était en fait là ou jouait alors l’équipe de baseball des Maple Leafs.  

Je suis sorti mais je n’avais nulle part où aller. J’ai vu un gars dans un fauteuil roulant sans jambe, vendre l’édition du matin du Globe & Mail et pour une raison que j’ignore, je me suis assis là et je l’ai regardé. Je suis resté assis là toute la journée, jusqu’à ce qu’il ait fini de vendre l’édition du soir », se souvient Cass. « Puis même lui est parti. »

« Je n’avais même pas encore d’endroit où rester, alors je suis allé me promener dans un quartier sympa à proximité pour en chercher un. Je vivais dans une belle maison chez moi, alors j’ai pensé que je pourrais aussi bien chercher un endroit agréable à Toronto. Je suis tombé sur une maison qui avait un panneau « Chambre à louer » à la fenêtre, alors j’ai frappé à la porte… une femme a répondu et quand elle m’a vu, elle m’a fermé la porte au nez. Alors je me suis assis juste là sur ses marches… Je ne savais pas quoi faire d’autre. Finalement, son mari est venu voir ce que je voulais. J’ai conclu un accord avec lui et j’ai fini par y vivre pendant un an en fait », explique l’homme qui, sans le savoir, venait de nouer la première de ce qui allait devenir des centaines de relations dans sa nouvelle province d’adoption, l’Ontario.

« Dès le lendemain, je me suis réveillé et j’ai sauté dans le tramway.  Je marchais sur Bay St. et j’ai commencé à parler à un type nommé Mickey Cohen, qui vendait des voitures chez Addison Cadillac. Longue histoire courte, après que je lui ai dit ce pour quoi j’avais été formé, il m’a emmené à l’intérieur et Harry Addison m’a donné un travail de mécanicien sur le champs », rayonne-t-il.

« Je n’y suis pas resté très longtemps. Ma femme Priscilla m’avait suivi à Toronto environ quatre semaines après mon arrivée. Elle n’était pas encore ma femme à l’époque… nous nous sommes mariés en 1960. Mais elle a eu un travail qui était du 9 à 5 et moi, je travaillais de trois heures à minuit… nous ne nous voyions vraiment que le week-end et je n’aimais pas vraiment ça.

« Quoi qu’il en soit, j’avais rencontré un gars du nom d’Albert Barham, et il possédait et dirigeait une grande station-service pour British-America Oil au 599 Yonge St.  Il m’aimait bien, et il m’a dit que si je prenais leur Formation commerciale de 6 semaines qu’il me prendrait comme associé junior à 25%, et que je pourrais le rembourser au fil du temps. J’ai sauté sur l’occasion.

« C’était quelque chose pour un p’tit gars du Cap-Breton. Il y avait beaucoup d’action sur la rue Yonge à Toronto à cette époque… Je gagnais beaucoup d’argent là-bas et je vivais assez bien. Il y avait même un endroit juste à côté de nous au 601 Yonge où nos clients pouvaient aller pendant que nous travaillions sur leurs voitures et se divertir avec les dames pour ainsi dire », dit-il avec un clin d’œil narquois et une lueur dans les yeux.

« Nous exploitions et entretenions 27 taxis Diamond à plein temps et on faisait beaucoup d’argent avec ça également », sourit Bill. « Chaque fois que la population de Toronto augmentait de 10 000 habitants, la ville délivrait un autre permis de taxi. En fait, trois des taxis que nous avions là-bas étaient loués par Jim Beck… ses trois premiers taxis ! Beck Taxi [avec leurs taxis verts et orange emblématiques] a fini par être l’une des plus grandes flottes de taxis en Amérique du Nord.

« J’ai été au 599, rue Yonge pendant 10 années formidables », se souvient Cass.  « J’ai gagné beaucoup d’argent, rencontré beaucoup de gens importants et je me suis beaucoup amusé.  »

Avant son arrivée en scène cependant, British American Oil avait fusionné avec Canadian Gulf Oil (en 1956). Ils opéraient toujours sous le nom de British American, mais en 1969, British American a fusionné avec ses filiales dans une nouvelle société appelée Gulf Oil Canada Ltd., et peu de temps après, le jeune homme d’affaires a également pris une autre direction.

« J’avais été essentiellement formé pour être un homme de Gulf de toute façon, mais en 1969, la Gulf a complètement pris le relais. Priscilla et moi avons eu deux fils au début des années 60 et nous avions alors acheté une belle grande maison à Mississauga. Je connaissais un agent immobilier près de chez nous et il m’a parlé d’une station-service qui était à vendre à la jonction d’Airport Rd. et de l’autoroute 9. C’était plus qu’une simple station-service, c’était la station, une petite épicerie, un dépanneur et une maison. Ça faisait tout le coin de cette grande intersection… Je leur ai donné 69 000 $ pour tout ça », rayonne-t-il.

Sans aucune expérience dans l’exploitation d’une épicerie ou d’un dépanneur, la famille Cass a quitté Toronto et Mississauga et s’est dirigée vers le nord.

« C’était une station Esso que nous avons achetée et finalement un jour le gars d’Esso arrive. Il me dit que les propriétaires avaient signé un bail de 5 ans avec lui et il commence à passer en revue tout ce que j’aurais besoin de savoir. Je lui ai dit que j’étais le propriétaire maintenant, que je n’avais rien signé et que j’étais un homme du Gulf. Il ne savait pas trop quoi en penser », rit Cass. « Je lui ai dit que Gulf avait déjà proposé d’installer un nouvel îlot avec deux nouvelles pompes, de nouveaux réservoirs souterrains, de nouveaux éclairages au mercure, et de me donner également 50 000 $ en espèces. Il a égalé l’offre.

« J’avais une hypothèque de 60 000 $ et j’en ai remboursé 50 000 $ immédiatement. Ils ont installé tout le nouvel équipement comme nous l’avions convenu et notre entreprise était prête pour un bon départ.

« Oh, et au fait… j’avais tout inventé. Gulf ne m’avait rien promis », rit Cass, avec cette même lueur familière dans les yeux.

« Ces années à Mono Mills [le nom de la petite ville au coin de Airport Road et de l’autoroute 9] ont été les meilleures », déclare Bill Cass avec  de la tristesse dans les yeux. « Nos garçons [Joey et Jimmy] sont nés en 1962 et 63... nous avons déménagé là-bas en 1969, donc c’est vraiment là qu’ils ont grandi », se souvient-il. « Si je rentrais du travail et que le souper était prêt, mais que Priscilla ne trouvait pas les garçons, j’avais juste à faire un court trajet en voiture et là où je verrais les deux vélos traîner, je savais qu’ils n’étaient pas loin.  Je les appelais et ils rentraient à la maison pour le dîner… C’était un joli petit coin pour qu’ils soient des enfants.

« J’ai même fondé une équipe de baseball là-bas, pour aider tous les enfants. Ils avaient quelques équipes dans la région qui jouaient toutes les unes contre les autres, mais c’étaient tous des gars dans la vingtaine et la trentaine qui jouaient. Il n’y avait pas d’équipe pour les adolescents alors j’en ai créé une. De toute façon, tous les enfants traînaient à ma station parce que nous avions installé une salle de jeux en bas avec un tas de machines à boules. Aucun d’eux n’avait d’équipe de balle pour laquelle jouer… c’était plutôt leurs pères qui jouaient à leur place et ce n’était pas correct. Je les ai parrainés et leur ai acheté tous de nouveaux uniformes, et au début, les gars plus âgés nous battaient bien sûr. Ensuite, j’ai trouvé quelques vétérans par l’intermédiaire de mon ami qui était le gérant d’un gros élevage de dindes en bas de la rue… un lanceur et un receveur de Guelph. Ils étaient un peu plus âgés aussi, et tant que nous leur achetions une caisse de bière, ils venaient jouer pour nous… quand nous les avions dans le line-up, personne ne pouvait nous toucher », rit-il.

Il semble que partout où l’insulaire rapporté a atterri, il s’est fait assez rapidement des amis et a eu un effet positif sur ceux qui l’entouraient. C’est une tendance qui a suivi Cass jusqu’à ce jour.

À Mono Mills, les affaires étaient en plein essor. Le quartier grandissait rapidement avec le développement de la banlieue et il n’a pas fallu longtemps pour que les offres commencent à arriver pour l’épicerie et la station-service.

« Après environ trois ans à Mono Mills, un gars m’a proposé 250 000 $ pour l’entreprise et nous ne pouvions pas refuser. Il nous a donné un acompte de 10 000 $ mais il n’a jamais terminé l’entente, donc c’était de l’argent gratuit pour nous. Peu de temps après, nous avons vendu à un autre groupe pour 300 000 $, mais j’ai ensuite acheté un restaurant « rôtisserie » à environ un mile sur la route, et j’ai aussi acheté une petite piste de ski près de là que j’opérais en hiver », rit-il.

Mécanicien à 18 ans ; homme d’affaires et mari à 19 ans ; père à 21 ans ; propriétaire d’une épicerie à 28 ans ; restaurateur et entrepreneur d’un centre de ski à 30 ans… Comment passe-t-on de l’exploitation d’une station-service et d’une épicerie à la possession d’un restaurant de poulet et à l’exploitation d’un centre de ski ?

« C’était facile », sourit Bill Cass. « Ce restaurant de poulet [Parkview Chicken Queen] était une mine d’or. J’achetais 300 poulets à un gars tous les vendredis matin et le dimanche après-midi, je n’aurais pas pu te faire un sandwich au poulet. Nous le fermions cependant pour l’hiver, vers octobre, car il n’y aurait alors pas autant de personnes qui voyageraient dans cette région. C’est pourquoi j’ai acheté la station de ski », déclare-t-il.

« La station de ski [Cedar Highlands] n’était pas du tout difficile à gérer parce que je savais comment réparer moi-même toutes les machines. Je pourrais réparer n’importe quoi. J’ai aussi appris assez rapidement que dès qu’il y avait de la neige, il fallait sortir sur les collines et bien la tasser toute la nuit… en ce qui concerne les « T-bar » et le vieux câble de remorquage, ils ne m’ont jamais donné difficulté. Ils étaient faciles à réparer. Nous avions deux bonnes collines escarpées et une colline de lapin pour les enfants. J’ai connu John Bassett à cette époque et j’ai été le premier à mettre Carling Bassett [ancien joueur de tennis de classe mondiale] sur un ensemble de skis », se vante-t-il.

Il est évident que l’homme était doué pour les relations humaines et bon pour gérer toutes sortes d’entreprises différentes. Mais où les chevaux de course Standardbred sont-ils entrés en jeu ?

« Je vendais en fait du poulet à des gars avec un camion et une remorque [Jimmy Holmes et John Dolan] à la fenêtre du restaurant un jour. Quelque chose dans leur remorque faisait beaucoup de bruit et rebondissait alors je leur ai demandé ce qu’ils avaient à l’arrière. Ils ont dit que c’était un cheval de course et quand j’ai demandé où ils allaient, ils ont dit qu’ils allaient le porter pour la viande. J’ai demandé combien ils toucheraient pour ça et ils m’ont dit environ 200 $… alors je leur ai donné 200 $ pour lui et nous l’avons déchargé directement dans le stationnement du Chicken Queen. Ils sont partis et je l’ai attaché à un poteau et j’ai appelé mon ami Reg Lipsett d’en bas de la route.

« Il s’appelait Arawana Adios et c’était mon premier cheval », sourit Billy. « Reg avait des stalls à la piste Orangeville Raceway et il est venu le chercher et l’a emmené là-bas. Le cheval avait deux tendons [il avait 12 ans à l’époque] et j’ai commencé à aller à la piste tous les matins pour m’occuper de lui.

« Finalement, il se rapprochait de la course à nouveau, alors j’ai dû aller à la CTA et obtenir une licence. Dow Clowater m’a demandé si je voulais être entraîneur ou conducteur ou les deux, et quand j’ai dit « entraîneur », il a dit « vous pourriez aussi bien être les deux... vous voudrez peut-être conduire un jour ». Nous avons donc coché les deux cases. Je suppose qu’il m’a dit que je devais faire cinq courses de qualification avant de pouvoir participer à une course régulière, mais je ne m’en souviens pas vraiment », raconte-t-il.

« Je l’ai qualifié moi-même à Orangeville et nous avons gagné en 2:19, alors je l’ai inscrit à Owen Sound et je me suis inscrit pour conduire. Je pense que les courses étaient à 17h et nous sommes arrivés très tôt. Nous sommes assis là et j’ai été appelé pour voir les juges. Ils m’ont dit que je ne pouvais pas le conduire car j’avais besoin de quatre autres qualifications et je ne savais pas quoi faire. Mais ils avaient des qualifications là-bas à 15 heures ce jour-là et j’ai commencé à parler à quelques personnes. Je suis retourné voir les juges 30 minutes plus tard et leur ai dit que j’avais obtenu deux montures lors des qualifications de ce jour-là, et leur ai demandé si cela suffirait », rit Cass de bon cœur. « Ils ont dit qu’ils me surveilleraient de près et de revenir après. J’ai dû bien faire parce qu’ils m’ont donné mon permis et m’ont laissé conduire mon cheval.

« J’avais juste un petit costume de couleurs jaune et marron que Priscilla m’avait fait à partir de certaines choses qu’elle avait à la maison... il pleuvait à verse ce jour-là mais nous sommes sortis et avons gagné en 2 :17. Je ne l’oublierai jamais.

« Quand j’étais plus occupé avec les chevaux et que nous avions encore le restaurant, je me faufilais à Orangville [Raceway] pour en conduire quelques-uns l’après-midi. Nous avions alors cinq filles qui travaillaient pour nous au restaurant et nous étions très occupés. Je me faufilais et laissais Priscilla et les filles travailler et quand je revenais quelques heures plus tard, Priscilla était furieuse contre moi », rit-il.    « Elle me lançait quelque chose et retournait à la maison, et je restais dans les parages et aidais à fermer. Finalement, quelqu’un nous a offert une jolie petite somme pour le resto, et nous avons vendu.

Cela n’a peut-être commencé qu’avec le vieux Arawana Adios, mais Cass a rapidement eu la piqure des courses. Les autres entreprises ont peut-être retenu son attention pendant 12 à 15 ans combinés, mais les chevaux sont maintenant sa passion depuis cinq décennies. Une fois le restaurant et la station de ski vendus, l’écurie Bill Cass n’a pas tardé à exploser.

« Nous avons acheté une ferme à Amaranth [juste au nord d’Orangeville]. Mes garçons ont adoré les chevaux aussi. C’était un vrai truc de famille pour moi », Cass essaie de sourire alors que sa voix se brise et que ses yeux se gonflent un peu.

Bill Cass est un homme qui apporte tant de joie et de rire à tous ceux qui l’entourent. Il est comme ça depuis des années, mais quand on apprend toute son histoire, il devient difficile d’imaginer où il trouve la force d’être cette personne.

« Nous aimions  tellement  nos  deux  garçons »,  partage Cass.  « Ils travaillaient tous les deux pour moi et adoraient les chevaux. Joey conduisait même… c’était un bon conducteur.

Un parent ne devrait jamais survivre à son enfant, mais le monde n’est pas toujours juste, et Bill et Priscilla Cass ont dû supporter le destin inimaginable de perdre leur enfant - pas une fois, mais deux.

« Jimmy n’avait que 15 ans », Cass a naturellement du mal à partager l’histoire quelque 44 ans plus tard. « Il conduisait sa moto hors route jusqu’à la grange et a été renversé par une voiture. C’était un samedi soir [en 1978]… Je coursais. Nous avons perdu nos deux beaux garçons un samedi… Je coursais les deux fois. Joey avait 26 ans quand nous l’avons perdu [en 1988]. Il jouait au baseball ce jour-là. Il m’a laissé une note sur le tableau qu’il allait s’occuper du souper, mais il y a eu un accident de voiture. J’ai reçu l’appel à Mohawk et [Tom] Artandi m’a conduit à l’hôpital.

Bill Cass a reçu deux fois l’appel que tout parent redoute. « Nous sommes arrivés à l’hôpital et il n’a pas survécu. J’ai dû entrer dans cette petite pièce… J’ai dû y aller deux fois », dit Cass d’un air maussade alors que des larmes coulent doucement sur le visage de l’interviewé et de l’intervieweur.

La force intérieure du gentil octogénaire ne tarde pas à remonter la tête alors qu’il retrouve son sang-froid.

« Je vis pour mes garçons. Je fais ce que je fais en leur mémoire. »

* * * *

Pour l’essentiel, Bill Cass a trouvé sa vocation dans la vie lorsqu’il a découvert le monde des chevaux de course Standardbred. Il n’y aurait plus de changement de profession à plein temps.

« Vous  pouvez  réussir  dans  d’autres  entreprises »,  partage  Cass,  « mais cela ne vous donne pas le même feeling... il n’y a rien de tel.

« J’ai toujours eu un faible pour l’action et l’excitation. J’ai coursé en voitures… chaque propriétaire de garage à l’époque possédait une voiture de course », rit-il. « J’ai couru à Cayuga et Flamboro Speedway… J’ai couru à la fois comme passe-temps et super modifié. Mon surnom a toujours été « Crash Cass » - pas parce que j’ai écrasé des chevaux non plus », rit-il.

« Oh, j’ai aussi coursé des motoneiges. Lorsque j’avais la station à Mono Mills, Scorpion Snowmobiles m’a inscrit comme revendeur agréé dans la région. J’ai gagné beaucoup d’argent en vendant des Scorpions. Et je coursais tout le temps avec eux sur les routes secondaires aussi, et j’ai fini par en courser un dans la Coupe Kawartha », rit-il. « J’ai tout fait... les histoires que je pourrais raconter. »

C’était un sentiment différent pour Cass avec les chevaux, et il essaie d’expliquer comment… en racontant une petite histoire bien sûr.

« Je me souviens d’avoir eu  quelques-uns  de  ces  chevaux  « Mana » pour Murray Dudgeon et Einar Clausen. Mana Crown [par Speedy Crown] était un trotteur de classe ouverte selon moi, mais Mana Horton n’était qu’une pouliche de trois ans par Horton Hanover qui avait un problème de genoux. Elle [Mana Horton] était sensible après les avoir frappés, alors nous lui avons retiré ses fers et abandonné avec elle cet automne-là, mais deux semaines plus tard, lorsque j’entraînais Mana Crown, Mana Horton trottait parfaitement et tout aussi vite, à côté de nous dans le paddock un matin. Elle ne se frappait pas dans les genoux parce qu’elle n’avait pas de fers. C’était en novembre et il restait un événement OSS à Mohawk, alors je l’ai sortie du clos et je l’ai inscrite… les propriétaires pensaient que j’étais fou. Mon ami Dave Perkins {handicapeur au Toronto Star] s’est moqué de moi dans le paddock avant la course. Je l’ai courue sans fers et nous sommes sortis et avons gagné… elle a payé 129 $ », dit Cass avec une émotion sans équivoque dans sa voix. « Vous n’aurez jamais ce sentiment en vendant des motoneiges ou des sandwichs au poulet », sourit-il…

« Nous avons grandi assez rapidement dans les années 80, et à un moment donné, nous en avions 10 à Barrie [Raceway], 20 autres à Orangeville et environ 60 à la ferme. Finalement, quand nous avons coursé plus sur le Jockey Club, j’en ai déplacé un groupe près de Mohawk vers Paiement [actuellement appelé Tomico T.C.] et je conduisais d’Amaranth à Campbellville tous les jours. C’est finalement devenu trop, alors un jour, alors que je conduisais sur la route #5 et que j’ai vu cette ferme avec un grand chenil à vendre, je suis entré et j’ai acheté l’endroit. C’est ainsi que nous avons créé le Dog’s Inn. C’était notre chenil que Priscilla a dirigé pendant un tas d’années… nous avons aussi gagné beaucoup d’argent avec cet endroit », sourit Cass.

En plus de « pilote de voitures et motoneiges », vous pouvez ajouter « Opérateur de chenil » à la liste des professions de Bill Cass.

« Nous avons eu la chance d’avoir de très beaux chevaux au fil des ans, mais tout aussi importants ont été les amis et les propriétaires que j’ai rencontrés en cours de route. John Craig, pour sa part, a été les deux », déclare Cass à propos du propriétaire et ami avec lequel il est étroitement associé depuis 41 ans.

« Nous avions des chevaux comme Sam Francisco Irv [$444,946] et Careys Pride [$394,760] ... Lucky [Luck Be Withyou p,1:47.4f; 1 463 996 $] était le meilleur cependant. Quand il nous a remporté la Breeders crown pour les deux ans, c’était vraiment spécial.

« J’ai rencontré John à The Royal Blue Sale parce que j’aidais un de ses amis de l’industrie minière [John Hamilton] à vendre la totalité de ses quelque 50 chevaux. Il lâchait l’industrie et je l’aidais à les vendre. John [Craig] est venu à l’encan et a amené sa fille Tracy avec lui, et John Hamilton l’a convaincu d’acheter une des pouliches qu’il vendait. La fille de John Craig, Tracy, faisait la moue parce qu’elle ne voulait pas être à la vente, alors il a acheté la pouliche et l’a rebaptisée Sulky Tracy », rit Bill.

« Je ne connaissais pas grand-chose aux courses », se souvient John Craig. « Je n’avais même pas d’entraîneur. John Hamilton a suggéré que je donne le cheval à un type nommé Bill Cass, alors je l’ai fait. C’était il y a 41 ans et nous sommes ensemble depuis. Billy m’a en fait appelé un jour à l’époque à propos de Sulky Tracy », rit Craig, « et m’a dit d’un air penaud qu’elle avait mise gestante par erreur à la ferme. Nous ne savions même pas qui était le père - cela ne pouvait être que l’un des deux coupables », rit Craig, « et ils étaient père et fils… au moins, nous connaissions la lignée. C’était donc la fin de sa carrière de course… nous avons appelé son poulain Tracys Surprise et elle n’a jamais couru non plus, mais Sulky Tracy a finalement eu trois autres rejetons qui eux ont coursé.

Leur partenariat ayant commencé de manière pour le moins peu propice, on pourrait se demander comment il a duré si longtemps.

« Bill Cass m’a tellement fait rire et fait passer de bons moments au fil des ans », s’exclame John Craig. « Je ne pourrais même pas commencer à vous dire à quel point nous nous sommes amusés ensemble. Pendant des années, nous allions déjeuner au Mohawk Inn tous les samedis après que les chevaux aient été rentrés. Nous prenions une grande table en plein milieu du restaurant et Billy racontait ses histoires… rapidement, tout le monde dans toute la place était réuni autour de notre table. Nous avons fait ça pendant des années… nous avons tellement ri grâce à lui.

Du côté de l’entraînement, Cass a définitivement goûté à sa part de succès, avec des chevaux comme Luck Be Withyou, Ready To Rumble, Sam Francisco Irv et d’autres, et bien que ses 1 073 victoires en carrière ne soient certainement pas à négliger, il n’a jamais vraiment envisagé lui-même d’être un conducteur sérieux. Cela étant dit, l’un de ses plus beaux souvenirs de course est centré non seulement sur sa conduite, mais aussi sur le rôle d’un conducteur de relève.

« En 1990, Raz MacKenzie avait un poulain de Jazz Cosmos appelé No Commotion. Il avait beaucoup de talent mais ils ne pouvaient pas le garder dans son allure derrière la barrière mobile. Raz a dit que tout était dans sa tête et il m’a demandé de le qualifier un jour à Orangeville. Je l’ai réchauffé un peu et il semblait parfait, alors quand je le marchais le long de la clôture extérieure dans l’autre droit, en attendant d’aller à la barrière mobile, j’ai demandé à un jeune homme qui travaillait pour moi de lui jeter un tas de poussière de pierre dans la bouche. Le poulain le mâchait et essayait de le recracher pendant que nous allions à la barrière… cela lui a fait oublier les choses et il est resté à dans son allure et a gagné facilement.

« Ils m’ont demandé de le conduire à nouveau et j’ai remporté des victoires avec lui à Mohawk et à Londres. Alors Raz me dit qu’ils l’ont inscrit dans les éliminations de Valley Victory à Garden State à Cherry Hill, New Jersey, et ils veulent que j’aille le conduire. J’ai dit « Pas question » [rires]. Priscilla a dit que nous pourrions peut-être aller à Atlantic City et en faire un week-end, alors j’ai accepté et elle et moi sommes allés en voiture.

« Nous y arrivons, j’entre dans le paddock et je vois dans le programme que Bill O’Donnell est inscrit pour le conduire... et ça me convenait à 100 % ! » Je n’avais jamais conduit sur une piste d’un mille une seule fois dans ma vie ! Raz n’était pas content et il m’a emmené voir les juges. Il est entré le premier et je l’ai entendu crier… Je ne suis pas tout à fait sûr de ce qu’il a dit, mais il a été condamné à une amende de 100 $. Puis ils m’ont appelé, et après avoir parlé un peu, ils m’ont remis sur le cheval. Je suis sorti pour signer le programme et j’ai dû signer juste au-dessus du nom d’O’Donnell. Il était là - je le connaissais lui et son père… nous sommes de la même ville natale - et il m’a demandé qui conduisait le cheval. J’ai dit que je devinais que c’était moi, mais que j’aurais été tellement heureux ce ne le soit pas.

« Puis il y a eu une énorme tempête… ils ont retardé les courses d’environ une heure. Finalement, nous sortons et il pleut toujours assez fort. Je n’avais pas de tenue de boue, j’étais trempé de bord en bord. Nous partons finalement et je m’en tire avec une 4e… [John] Campbell est sur le favori et il découpe le mille. Nous descendons dans l’autre droit et je veux dire que nous rampons… pas très vite. Alors j’ai pensé que je devais juste sortir sur la ligne et le laisser trotter un peu. Je me trouve à côté de Campbell dans le dernier virage et dans le dernier droit, et je lève les yeux et je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où se trouve le fil [laughing]. Je te l’ai dit, je n’avais même jamais vu une piste d’un mile avant et encore moins conduit dessus. C’était comme si je regardais la 401 sans voitures dessus ou quelque chose comme ça. Alors j’ai réalisé que Campbell ne menait pas encore le sien, et il conduisait tout le temps sur une piste d’un mile pourtant. J’ai décidé d’attendre qu’il commence à mener le sien, et quand il l’a fait, j’en ai demandé au mien… puis j’ai vu les lumières. En fait, nous avons gagné la course. L’émotion dans la voix de Cass est encore évidente aujourd’hui alors qu’il se souvient du moment surréaliste de son passé. « Nous avons payé bien plus que 100 $ en pari gagnant. Personne ne pouvait le croire. Je suis monté en haut après et nous avons dîné dans la salle à manger. Le propriétaire du cheval était un mafieux de Montréal et en fin de soirée nous sommes tous descendus à Atlantic City avec lui dans une grosse limousine. Le tout était vraiment incroyable », dit Bill, tout en revivant tout cela dans sa tête.

À ce moment-ci, c’est une vie de 80 ans avec ce qui semble être 200 ans de souvenirs et d’histoires. Les souvenirs ne sont pas tous heureux, sans doute, mais c’est comme ça pour tous.  Quoi qu’il en soit, Bill continu toujours.

À quoi ressemblent le présent et l’avenir pour Bill Cass ?

« J’ai encore un cheval à Argyle [un centre d’entraînement juste au nord de Woodbine Mohawk Park]. J’ai la vieille remorque de Doc Furness et Doc Powell garée sur le côté de la grange. Nous y gardons un réfrigérateur et une chaise de barbier. Une bande d’anciens conducteurs et quelques propriétaires viennent tous les mercredis et tous les samedis vers midi pour quelques verres de vin et parfois une coupe de cheveux, rigole-t-il. « Mon vieil ami Tony The Barber - je l’ai rencontré lorsqu’il était un parieur à Orangeville il y a 40 ans - vient servir le vin et vous coupera les cheveux si vous le souhaitez. Pour 20 $, vous pouvez obtenir un verre de vin et une coupe de cheveux », rit Billy. « Vous ne pouvez pas battre ça. Je course de temps en temps à Niagara et je reçois 10 grosses caisses de [vin] blanc et 10 grosses caisses de [vin] rouge. Beaucoup d’anciens passent et nous avons beaucoup de plaisir.

Les rassemblements bi-hebdomadaires au centre d’entraînement d’Argyle apportent certainement beaucoup de joie à un certain nombre de conducteurs de longue date qui ont un peu plus de temps libre ces jours-ci, et il n’est pas surprenant que Billy Cass soit la roue qui fait tout tourner. Il tient la cour au milieu de tout cela, tout comme John Craig, un homme qui assiste encore souvent aux rassemblements du samedi, a déclaré que Cass l’avait fait également au Mohawk Inn pendant de nombreuses années. Lorsqu’on leur a demandé, presque tous les participants attribuent à Cass le mérite d’être « la paille qui remue la boisson », et la plupart admettent que sans Billy, les rassemblements n’auraient jamais lieu.

Bill Cass a perdu deux fils, à 10 ans d’intervalle. En 2018, il a perdu sa femme Priscilla, après 58 ans de mariage. Quand on le rencontre cependant, on ne peut dire tout le chagrin que l’homme a éprouvé. Il est littéralement la vie dans le party, et il semble que pour la plupart, sa mission dans la vie soit de rendre ceux qui l’entourent heureux.

« Si cela ne vous tue pas, cela vous rend plus fort », déclare Cass.

« J’ai fait de mauvaises choses… Je sais que j’en ai fait. Mais je ne pense pas que j’irai en enfer quand tout sera fini. Je pense que j’ai fait trop de bonnes choses pour trop de gens pour que cela se produise. Je pense que je vais au paradis. Je devrai peut-être boire de l’eau bénite tous les jours d’ici là pour être sûr… Je pourrais même devoir lécher le bol », dit-il, avec cette lueur magique dans les yeux.

Cet article a été publié dans le numéro d'août de TROT Magazine.
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