Les Petits Nouveaux à Mohawk Park
Depuis l’époque du circuit de l’Ontario Jockey Club (OJC) jusqu’à celui, actuel, de Woodbine Entertainment Group (WEG), les hippodromes comme Greenwood, Garden City, Woodbine et Mohawk ont vu défiler une foule de réguliers dans leurs colonies de drivers. D’autres lieux, tels que Blue Bonnets à Montréal et le Windsor Raceway, ont aussi été des destinations de choix au fil des ans, mais depuis trois à quatre décennies, le circuit OJC/WEG est clairement devenu la « ligue majeure » des courses de Standardbred au Canada. C’est l’endroit où rêvent d’aller la plupart des jeunes drivers, et aussi celui qui demeure le plus difficile à intégrer. Ceux qui y parviennent n’arrivent d’ailleurs presque jamais en même temps – il n’y a généralement de place que pour un nouveau venu à la fois. Or, en 2025, plusieurs nouveaux visages ont fait leur entrée dans la salle des conducteurs de Mohawk Park. Nous avons rencontré trois d’entre eux : Travis Henry (36 ans), Jean René Plante (45 ans) et Daryl Thiessen (35 ans), pour qu’ils nous racontent une partie de leur parcours. Ils ne sont pas exactement de « petits nouveaux », contrairement au titre, mais ils sont bel et bien des réguliers à Mohawk… et comptent en profiter aussi longtemps que possible. Entrevue et compilation : John Rallis & Dan Fisher | Traduction Manon Gravel

Q. Vous venez chacun d’une région différente : l’Ouest pour Daryl, l’Ontario pour Travis, le Québec pour JR… et vous voilà tous réunis ici comme nouveaux réguliers dans la colonie de drivers de Mohawk. Pouvez-vous nous résumer les étapes de votre parcours, les pistes où vous avez appris votre métier ?
JR : Je conduis depuis 25 ans. J’ai commencé à Québec, puis j’ai déménagé en Ontario en 2003. À part quelques pauses, j’ai roulé sur les pistes B depuis… surtout Flamboro, beaucoup de Georgian, un peu de Grand River et London aussi.
Daryl : J’ai essentiellement commencé ici en Ontario, en 2019. En 2018, j’étais en Californie pour entraîner les deux ans de Nathan Sobey. Je devais retourner en Alberta pour conduire, mais je n’aimais pas trop la façon qu’ils conduisaient là-bas à ce moment-là. Je me suis dit : « Si tu veux être le meilleur, va te mesurer aux meilleurs et apprendre d’eux. » Alors je suis venu ici essayer, et j’ai conduit un peu partout – surtout sur les pistes B… avec quelques passages en Floride et au New Jersey.
Travis : J’ai commencé à Flamboro. J’ai pratiquement grandi là, puisque mon père (Paul) y était installé. Ensuite, j’ai conduit à Kawartha Downs certains soirs, puis à Georgian, puis j’ai commencé à mener à London où j’ai eu un peu de succès. J’ai pas mal été partout – Clinton chaque week-end, et ainsi de suite.
Q. Nommez-nous une ou deux personnes qui vous ont d’abord initiés aux courses et qui vous ont beaucoup appris avant même que vous ayez votre licence de driver.
Travis : Mon père m’a beaucoup appris, et bien sûr mes oncles — Trevor et Wayne — m’ont énormément aidé aussi… Très tôt, j’aidais au ferrage avec eux, et j’ai aussi beaucoup travaillé pour René Allard et puis j’ai travaillé un certain temps pour Isaac Waxman également.
Daryl : Richard et Janet Rey, à St. Claude au Manitoba, ont eu une grande influence sur moi en grandissant. Mon grand-père et mon père avaient des chevaux avec eux avant ma naissance… mais seulement comme propriétaires. Je les suivais partout dans les foires, je faisais les stalles. Je me souviens que mon père m’avait donné 100 $ avant de partir – ça m’a duré tout l’été (rires).
JR : Mes parents n’étaient pas dans le milieu, mais c’étaient les plus grands amateurs de courses et parieurs que tu peux imaginer (rires). En fait, ils se sont même rencontrés à l’Hippodrome de Québec en 1972. Comme je le disais, ils n’étaient pas impliqués mais ils m’amenaient souvent aux courses, alors c’est comme ça que j’ai été exposé à ce sport. Au début, Pascal Bérubé, Stéphane Brosseau, Daniel Potvin et Marc-André Simoneau sont ceux qui m’ont aidé, donné du travail et m’ont beaucoup appris avant même d’avoir ma licence.

Q. Était-ce toujours un rêve pour vous? Vous souvenez-vous à quel l’âge vous avez compris que Woodbine et Mohawk étaient les pistes de référence au Canada ? Et quand avez-vous commencé à vous imaginer devenir un régulier du WEG ?
Daryl : Pour moi, Woodbine et Mohawk, c’était seulement à la télé… c’était presque comme un lieu sacré. On n’osait même pas rêver d’y courir. Si un cheval allait 2:05 au Manitoba, on disait : « Peut-être qu’on devrait l’envoyer à Mohawk » (rires). C’était tellement loin de notre réalité. Quand je suis revenu du circuit des rodéos en tant que « bullfighter » et que j’ai choisi de me consacrer aux courses, je savais que c’était vers Mohawk que je voulais aller. J’ai toujours cru que je pouvais y arriver, même si quelques séjours à l’hôpital m’ont fait douter. Ce n’est que cette année, avec une moyenne au-dessus de .300, que c’est devenu un objectif concret et que c’était peut-être possible.
JR : Avant même de déménager en Ontario, c’était mon but. Je suis parti du Québec uniquement avec ça en tête… puis je suis arrivé ici, j’ai essayé, et j’ai réalisé que c’était impossible (rires). Même en avril et mai derniers, je ne pensais pas que ce serait possible d’y rester. Puis j’ai ajusté mon style, et ça s’est mis à bien aller. Il y a encore des jours où je n’en reviens pas de conduire sur le circuit WEG.
Travis : Je n’y pensais même pas, parce que je faisais très bien sur les pistes B. Les gens me disaient d’essayer Mohawk, mais je gagnais bien ma vie comme c’était. Pourquoi risquer de perdre ça pour aller conduire seulement une ou deux courses là-bas ? C’était un gros risque. Mais, ça fonctionne bien maintenant. Quand j’étais petit, je n’étais même pas intéressé par les chevaux, ni de travailler là-dedans tous les jours. C’est vers 16-17 ans que je m’y suis mis sérieusement.
Q. Qui étaient vos idoles comme drivers, et avez-vous fini par les rencontrer ou par courir contre eux?
Travis : À part mon oncle Trevor, mes idoles étaient Jody Jamieson et Mark MacDonald. C’est assez surréel d’avoir la chance de rivaliser avec des gars comme eux presque tous les soirs.
Daryl : Quand j’étais p’tit gars, il y avait Jody, « Greek » (Chris Christoforou Jr.), et JC (John Campbell) avec ses gants blancs… comment ne pas les aimer ? Et au Manitoba, j’idolâtrais Al Cullen. On n’avait pas le poste des courses à la maison, alors j’allais chez mes grands-parents pour le regarder conduire à Windsor. C’était magique pour moi.
JR : Pour moi, c’est facile : Daniel Dubé. Honnêtement, c’est grâce à lui que je conduis. Quand j’avais 15-16 ans et que j’allais aux courses, le regarder conduire — il rendait tout tellement cool… je me disais : « Il faut absolument que je sois ce gars-là. »

Q. Qu’est-ce qui a déclenché votre présence actuelle comme régulier du circuit WEG? Quel a été l’élément déclencheur qui vous a amené à driver là presque tous les soirs?
JR : J’avais besoin d’un déclic et d’un défi. Il y a deux ans, j’ai travaillé pour Luc Blais et j’ai beaucoup entraîné sur la grande piste, à Classy Lane. Travailler pour lui exigeait d’être concentré en permanence… et l’entraînement sur la grande piste, avec la chance de s’asseoir derrière plusieurs de ses trotteurs, m’a donné le goût d’essayer la grande scène. L’hiver dernier, Louis [Philippe Roy] a été absent un certain temps. Nous sommes de très bons amis… j’ai travaillé pour lui, pris quelques-unes de ses drives et même conduit certains de ses chevaux. Peu à peu, j’ai gagné beaucoup de confiance. J’aide encore Louis et son entraîneur/partenaire Eric Nadeau à l’occasion, et ces relations et ces expériences m’ont amené à me dire : « Tu sais quoi, essayons. »
Daryl : J’ai drivé Lyons Franky J à Sarnia pour Kenny Oliver et je lui ai dit à quel point je trouvais que c’était un bon poulain. Il m’a demandé si je voulais aussi le conduire à Mohawk. Honnêtement, j’hésitais à venir pour « une seule drive », sachant que je renoncerais à une carte complète sur les pistes B. Comme Travis l’a mentionné plus tôt, c’est un gros risque… mais je l’ai fait. À partir de cet engagement, j’ai fini par conduire toute l’écurie de Kenny — et Lyons Franky J a terminé deuxième dans la finale Grassroots de l’OSS. Par la suite, j’ai obtenu des occasions avec Joshua McKibbin, puis des gens comme Cory Giles et Randy Waples sont venus me voir en me disant : « Si tu t’engages ici, il faut t’engager à fond. » Peut-être que les finances et le volume en prennent un coup à court terme, mais si tu as une chance à Mohawk, tu dois essayer et t’accrocher.
Travis : L’hiver dernier, j’ai été approché par Garry Merner l’hiver dernier pour conduire Whichwaytothebeach. Il m’a demandé de venir le conduire un soir à Mohawk. Ce soir-là, j’ai aussi ramassé quelques drives supplémentaires pendant que certains gars étaient absents. La semaine suivante, la même chose s’est reproduite, et j’ai obtenu encore plus de drives, notamment de Rob Fellows et Mark Etsell. À ce moment-là, être inscrit par des gars comme eux sur quelques chevaux à Mohawk m’a fait comprendre que c’était le moment d’essayer de faire le saut. Une fois que Mark [Etsell] a su que j’allais être là régulièrement, il a commencé à m’inscrire partout.
Q. Combien de temps a-t-il fallu avant que vous vous sentiez à l’aise de laisser vos habits, casques, etc., dans le vestiaire des drivers de Mohawk? Étiez-vous superstitieux au début?
Daryl : Je suis très superstitieux (rires). Après que Lyons Franky J ait gagné une étape Grassroots de l’OSS, Chris Baise, le préposé aux drivers, m’a dit qu’il allait me trouver un casier… Je lui ai répondu : « Non! S’il te plaît, ne fais pas ça! » (rires). Je ne voulais pas de casier, je ne voulais pas que les gars me niaisent. Je me disais que si ça arrivait et que je devenais régulier, tant mieux, mais je ne voulais pas de casier. Chris m’a dit : « C’est ma fucking salle, et si je veux te donner un casier, je vais te donner un casier. » Évidemment, la fois suivante, j’arrive et il me sourit en disant : « Je t’ai donné un fucking casier. » C’était vraiment spécial. Quand tu viens du petit Manitoba et que tu penses à tous les drivers et entraîneurs qui sont passés par cette salle au fil des ans, ça te donne des frissons. Que ça dure une semaine, une soirée ou vingt ans de plus, avoir un casier dans cette salle, c’est sacrément cool. Je ne me sens pas encore totalement à l’aise là-dedans (rires).
JR : Je suis tout à fait d’accord avec Daryl. Pour moi, chaque journée est surréaliste. Je me suis à peu près retiré quatre ou cinq fois dans ma vie, alors savoir que j’ai maintenant un casier là-haut, dans cette salle, c’est assez incroyable.
Travis : Au début, je n’avais pas de casier et j’apportais mon sac chaque fois. Un jour, je suis arrivé et Chris a simplement mis mes affaires dans mon casier — c’était réglé. J’avais l’habitude de rapporter mon costume à la maison pour le laver moi-même, mais quand il a commencé à me voir là régulièrement, il m’a donné un casier.

Q. Avez-vous vécu un moment « ça y est, j’y suis » à Mohawk? Une course ou un événement qui vous a fait sentir que vous étiez désormais un régulier?
Travis : Je n’ai pas l’impression que ça soit encore arrivé. Gagner la finale Grassroots de l’OSS avec Nickel And Dime, c’était vraiment spécial. Mais même si j’ai en moyenne sept drives par soir en ce moment, je n’ai toujours pas l’impression d’avoir « réussi »… j’espère simplement continuer à bâtir des souvenirs et à faire partie de beaux moments.
Daryl : Je ne dis pas que j’ai réussi — loin de là — mais il y a quelques semaines, quand j’ai gagné avec mes trois premiers chevaux dans la boue à Mohawk, c’était assez irréel. Ma tante, de qui j’étais très proche, venait de décéder. Je ne savais même pas si j’allais être capable de sortir et de conduire sans hyperventiler. Puis j’ai gagné mes trois premières. J’ai aussi reçu un texto de Ron Pierce un soir, me disant que je faisais un excellent « job » — c’était incroyable.
JR : Chaque fois que j’entends Chad [Rozema], Randy [Waples] et John [Rallis] parler de moi lors de leur émission parlant de certaines de mes performances, ça te fait sentir plutôt cool.

Q. Y a-t-il un ou deux drivers qui vous ont aidés à vous acclimater à Mohawk? Quelqu’un vers qui vous vous tournez pour des conseils?
JR : J’admire tous les sept ou huit meilleurs drivers et j’essaie d’apprendre de chacun, mais l’amitié de Louis-Philippe Roy a été extrêmement précieuse. Il ne me donne pas de conseils à proprement parler, mais simplement comprendre sa façon de penser et voir comment il se comporte dans certaines situations, c’est quelque chose que j’apprécie énormément.
Daryl : Travis Henry est quelqu’un que je peux appeler n’importe quand pour lui poser des questions. Tyler Borth a toujours été dans mon coin et me rappelle de temps en temps à quel point je suis poche (rires). James a aussi été formidable avec moi. Je ne devrais peut-être même pas l’admettre, mais j’ai idolâtré Jody toute ma vie — il est juste tellement cool (rires). C’est aussi quelqu’un à qui je peux parler, et il répond toujours.
Travis : Bob, James, Doug, Jody et mon oncle Trevor sont tous des gars qui m’ont aidé d’une façon ou d’une autre. Il y a eu une soirée où Trevor et moi avons disputé un long dernier droit, côte à côte jusqu’au fil, et plus tard ce soir-là, il m’a envoyé un texto disant : « J’aurais aimé que ton père soit encore là pour voir ça. » C’était vraiment spécial. D’habitude, c’est lui qu’on photographie dans ces moments-là, mais je pense que cette fois-ci, j’ai eu le dessus sur lui aussi.

Q. Vous avez tous affiché un UDRS et un pourcentage de victoires élevés sur d’autres pistes, mais comme on peut s’y attendre lorsque l’on s’établit sur la piste numéro un au pays, vos statistiques — à l’exception des bourses remportées — en souffrent un peu. Ignorez-vous ces chiffres en acceptant que ce soit une étape normale, ou est-ce que ça vous dérange quand même?
Daryl : C’est une conversation qu’on doit avoir avec soi-même. J’aurais aimé que cette année soit similaire à celle de mon CV, côté statistiques… Mon UDRS est toujours au-dessus de ,300, et même si je savais qu’il allait baisser, c’est mieux d’arriver sur la grande piste avec un bon rythme que d’y arriver en difficulté. C’était l’état d’esprit avec lequel je suis venu à Mohawk.
Travis : Honnêtement, je ne fais pas attention à mes stats. Mon beau-père me tient toujours au courant de toute façon (rires). Je ne savais même pas que j’étais près de 3 000 victoires récemment, et quand j’ai déposé Kingston [mon fils] chez son grand-père, en route vers l’hippodrome, il m’a dit : « Il t’en manque juste cinq. » Il me tient informé (rires).
JR : Franchement, je ne surveille pas beaucoup mes statistiques… et ici, sur la grande piste, elles ne veulent pas dire grand-chose pour moi, parce que je sais qu’elles ne se démarqueront pas. Mais quand je finis 4e ou 5e avec un cheval à 60/1, ça me donne honnêtement l’impression d’avoir gagné, parce que c’est le genre de chevaux que je conduisais quand je suis arrivé ici. J’essaie simplement de tirer le maximum de chaque cheval.

Q. Vous aviez tous déjà gagné à Mohawk avant 2025, mais parlez-nous de votre victoire la plus mémorable là-bas au cours de la dernière année.
Travis : À part la victoire dans la finale Grassroots de l’OSS avec Nickel And Dime, être derrière Whichwaytothebeach quand il a franchi le cap du million de dollars de gains en carrière, c’était vraiment spécial — surtout quand on considère que c’est la seule raison pour laquelle j’ai commencé à venir ici.
Daryl : Sur le plan personnel, la soirée où j’ai gagné trois courses consécutives à Mohawk, en commençant la soirée avec Jayport Cash le jour même où j’ai perdu ma tante, c’était très marquant. Ce n’est pas quelque chose que je souhaite revivre, mais ce cheval m’a vraiment remonté le moral dans un moment difficile.
JR : Gagner deux finales Grassroots de l’OSS de 75 000 $ la même soirée [avec Simply The Best et Time Passer] a évidemment été un moment fort, mais gagner le Preferred des Femelles et Juments avec In The Spotlight N pour Dave Menary, c’était formidable. C’est aussi le premier cheval avec lequel j’ai gagné avec un mille sous la barre de 1:50… Elle m’a offert de très beaux souvenirs.
Q. Quelle est votre résolution professionnelle — et non personnelle — pour la nouvelle année?
Daryl : Rester en santé et continuer de montrer le plus grand respect possible aux gens de chevaux et aux chevaux eux-mêmes. Je crois que si deux drivers ont un talent similaire et que l’un est arrogant et l’autre non, celui qui ne l’est pas va généralement obtenir la drive.
JR : Je veux battre les chiffres de cette année l’an prochain.
Travis : Je veux simplement continuer de me présenter, d’avoir du succès et de continuer à apprendre en chemin.

Cet article a été publié dans le numéro de janvier de TROT Magazine. Abonnez-vous à TROT aujourd'hui en cliquant sur la bannière ci-dessous.
